René Dumont, 1973 : L’utopie ou la mort

René Dumont, L’utopie ou la mort,

Paris, Le Seuil, 1973, 187 p. Note bibliographique, par Philippe Hugon

 

Depuis les années 1970 de nombreuses études paraissent pour tirer un signal d’alarme quant à l’évolution de notre société; aux extrapolations optimistes (exprimées en dollars) de Kahn et Wiener pour l’an 2000, s’opposent les ouvrages tels Halte à la croissance (Club de Rome), Changer ou disparaître (The Ecologist de Londres), Pour une autre croissance (Lattes), ou le rapport du M.I.T. sur la croissance zéro; ils rappellent que dans un monde fini, la croissance exponentielle de la population et de la production industrielle deviendra vite impossible; le système actuel doit s’effondrer par épuisement des réserves minérales, l’insuffisance dramatique de la production alimentaire, la surpopulation et la pollution.

Dans la ligne de ces différents travaux, Dumont vient de publier L’utopie ou la mort qui veut montrer le lien entre la société de gaspillage à base du profit et la misère des pays du Tiers Monde; d’un côté les pays démunis risquent d’être de plus en plus affamés et dominés; de l’autre les pays riches gaspilleurs et pollueurs risquent d’être de plus en plus asphyxiés. Face à cette évolution, seules les utopies révolutionnaires peuvent éviter la mort de notre « vaisseau spatial livré à lui-même au sein de l’Univers ». Le réquisitoire de Dumont pour condamner l’évolution de notre société est étayé de faits connus et d’observations pertinentes qui témoignent de l’esprit de curiosité de l’auteur. D’un côté, les ressources non renouvelables fournissent 97 % de l’énergie industrielle; or, selon des prévisions optimistes, les réserves d’or seront épuisées en vingt-neuf ans, les réserves de mercure, d’argent, de cuivre, de gaz naturel et de pétrole en moins de cinquante ans; les Etats-Unis avec 6 % de la population mondiale gaspillent 42 % de la consommation d’aluminium, 33 % du cuivre et du pétrole, 28 % du fer, 26 % du zinc et de l’argent, 25 % du plomb et de l’étain. Les gaspilleurs sont à ce niveau tous ceux qui profitent de la société de consommation. D’un côté la malnutrition est croissante ; l’érosion, la savanisation, la désertification, la dégradation du taux d’humus, l’accroissement des surfaces et non des rendements, la pénurie d’eau risquent d’aboutir face à la croissance démographique à une malnutrition sinon à une famine généralisée dans le Tiers Monde ; les espoirs nés de la révolution verte ont été en partie infirmés.

Le chômage urbain ne cesse de croître, les économies dominées sont de plus en plus incapables d’insérer leurs jeunes dans une activité productrice alors qu’un afflux massif d’actifs est rejeté par le milieu rural et qu’il y a explosion scolaire. La contradiction principale de notre époque ne se situe plus entre patrons et ouvriers, dirigeants et dirigés des pays riches, mais elle tend à se glisser entre les prolétaires des temps modernes que sont les masses rurales, les habitants des bidonvilles et tous ceux qui les exploitent.

L’exploitation se réalise au niveau de la consommation en sous-payant les produits des pays du Tiers Monde, au niveau des producteurs (épuisement des ressources naturelles) et des Etats (armements); l’automobile privée, le gâchis de papier, la publicité constituent des exemples d’abus consolidant la misère des autres. En définitive c’est la loi du profit qui ne peut prendre en compte la sauvegarde de la planète, en ne satisfaisant que les besoins solvables, en ne pouvant intégrer les déséconomies externes (nuisance, coûts sociaux); l’intérêt de l’humanité et de sa sauvegarde rejoint celui des classes exploitées qui luttent contre ce système.

Les solutions sont à trouver :

– du côté des pays du Tiers Monde : indépendance nationale comptant sur ses propres forces et priorité agricole; offices internationaux des matières premières permettant de lutter contre la dégradation des termes de l’échange; répudiation des dettes abusives, nationalisation du sous- sol, alphabétisation fonctionnelle rénovée suivie d’une éducation permanente, etc.;

– du côté des pays riches : annulation des dettes, fourniture d’équipements gratuits pour une valeur de 5 % du P.N.B., organisation mondiale des marchés de matières premières, ouverture plus large des marchés aux productions agricoles et industrielles des pays du Tiers Monde, croissance zéro de la consommation globale de produits industriels; dépérissement progressif des Etats ; suppression des armements, redistribution des revenus, pénalisation des voitures particulières et de l’urbanisation, etc. ;

– au niveau international : Dumont propose un impôt international sur les matières premières calculé pour protéger les réserves; il préconise également un malthusianisme démographique et une migration des populations vers les zones sous-peuplées. Ces différentes propositions et utopies supposent un homme nouveau, une nouvelle foi, une nouvelle morale. Le modèle proposé est celui d’un état stationnaire final, où population et capital constants qui, abandonnant la lutte, assureraient une plus grande justice sociale et constitueraient en définitive une société capable de survie.

Le sujet, on le voit, est des plus essentiels et des plus vastes ; l’auteur pour le traiter fait part de témoignages, d’anecdotes significatives qui rendent l’ouvrage très vivant; parmi les nombreuses solutions proposées, plusieurs paraissent très pertinentes et certaines utopies constituent les nécessités de survie de demain. Enfin on ne peut qu’apprécier l’esprit d’indépendance de l’auteur qui lui permet d’éviter tes schémas préétablis.

Toutefois cet ouvrage laisse en partie insatisfait; écrit au fil de la plume (ou du micro ?) il est insuffisamment construit; embrassant l’ensemble des problèmes de notre planète il propose des solutions situées sur le même plan alors que seule l’analyse des contradictions essentielles et secondaires permet de proposer des solutions praticables à court, moyen et long terme, se situant dans un projet politique des groupes sociaux; l’amalgame de solutions techniques et d’utopies révolutionnaires risque d’avoir en définitive des conséquences très conservatrices.

Deux thèmes enfin méritent plus spécialement discussion : — celui de la lutte des classes au niveau international : Dumont adopte une position « Tiers-Mondiste » montrant que les prolétaires du monde moderne sont les couches marginalisées du Tiers Monde mais que les bases de l’exploitation sont la consommation ostentatoire et le gaspillage des ressources non renouvelables. Il nous semble que cette thèse mérite d’être analysée sur un plan théorique, dans la mesure où l’essentiel des relations entre le centre et la périphérie concerne l’exploitation des ressources non renouvelables où ne joue pas la loi de la valeur travail.

L’ouvrage de Dumont amorce ce problème essentiel sans toutetefois apporter de réponse théorique; — celui des déséquilibres écologiques : Dumont fait preuve à notre avis d’un pessimisme démenti jusqu’à présent par l’évolution des sociétés. On peut se demander si le monde n’est pas un écosystème où jouent les lois d’autorégulation à la fois naturelle et culturelle. La pénurie d’énergie rendra nécessaire l’invention de nouvelles formes d’énergie; si l’humanité s’était donné pour objectif de réaliser un équilibre stationnaire elle aurait sûrement disparu. A ce niveau il ne s’agit pas d’envisager un équilibre mais de favoriser les mécanismes d’autorégulation permettant de maintenir un état métastable et de donner le maximum de possibilités d’adaptation des diverses sociétés face à une évolution aléatoire. Que l’on soit d’accord ou non avec R. Dumont il nous paraît essentiel de lire cet ouvrage qui traite d’un des sujets les plus importants de notre époque.

Philippe Hugon.