Jean Gadrey, 2010 : Adieu à la croissance

15 décembre 2012

Adieu à la croissance, par Jean Gadrey[1]

Résumé du livre par Didier Minot

Introduction : contestation de la croissance et voies de sortie.

Depuis des décennies, la croissance économique est présentée comme la solution de tous les grands problèmes du monde et de chacun. Ce livre défend une thèse opposée : la croissance est un concept attaché à un monde en dépérissement, et sa poursuite obsessionnelle nous prépare des lendemains qui déchantent. Mais des voies alternatives crédibles sont à portée de la main.

Jusqu’à présent, le capitalisme a su, en y mettant d’énormes moyens de persuasion, utiliser la croissance comme argument de vente les preuves de sa supériorité. La foi en la croissance est la première condition de l’attachement au système. Pourtant, de grands économistes qui n’avaient rien d’anticapitalistes se sont exprimés sur les limites de la croissance. Pour Keynes, anticipant l’abondance matérielle, « il est temps pour l’humanité d’apprendre à consacrer son énergie à d’autres buts économiques ». Pour lui, « l’amour de l’argent est un état morbide plutôt répugnant, à demi criminel et à demi pathologique ». Pour le GIEC, « les pays riches vont devoir oublier la croissance s’ils veulent stopper le changement climatique ».

Mais la grande contestation des « objecteurs de croissance » vient pour l’essentiel du côté de la société civile et des intellectuels. Jean Gadrey cite le club de Rome, « Qu’est-ce que la richesse ? » de Dominique Médard, et « Reconsidérer la richesse » de Patrick Viveret. Le journal « La Décroissance » est diffusé en kiosque. Au niveau international, Le PNUD[2] a diffusé dès 1990 l’IDH (indicateur de développement humain). Cette initiative a été rejointe en 2007 de façon inattendue par l’OCDE (sur le thème de la « mesure du progrès des sociétés » et par la Commission européenne (« au-delà du PIB »). En France, Nicolas Sarkozy a nommé en janvier 2008 une commission présidée par Joseph Stiglitz avec pour objectif la remise en cause des indicateurs de croissance jugés inadaptés à la mesure du progrès.

Ce livre a pour but de montrer que la croissance est de moins en moins la solution et de plus en plus le problème. Il faut lui dire adieu. Mais la croissance n’est pas la fin du progrès social, de l’innovation ni du dynamisme économique. Une autre prospérité, une autre modernité est possible , pour bien vivre dans un monde soutenable. L’objectif est de mettre en débat des scénarios, tracer les perspectives d’une autre trajectoire, et pas seulement formuler une énième critique de la croissance. L’avenir soutenable n’est nullement dans la réduction du tout, dans l’approfondisse l’appauvrissement général et la pénurie. Bien au contraire, il y aura des facteurs de développement du bien-être et des diminutions de consommation matérielle dans certains domaines.

Les modes de production et les modes de vie devront être profondément modifiés dans les années et les décennies qui viennent. Pour diviser par 5 d’ici 2050 les émissions de gaz à effet de serre, les pays développés devront réduire dans de fortes proportions les transports automobiles et aériens, le commerce international, l’usage des ressources fossiles, de l’eau et des matières premières, la consommation de viande bovine de poissons, etc. Mais pour enclencher cette grande bifurcation post-croissance, une forte réduction des inégalités sociales est absolument décisive, dans le monde et dans chaque pays. Sinon on ne réussira pas.

Un régime post-croissance dans une société soutenable est incompatible avec le capitalisme financier encore dominant. Le temps n’est plus où l’on pouvait définir le développement durable en invoquant les générations futures. « Avec l’espérance de vie actuelle, mes petits-enfants devraient vivre jusqu’en 2085, 2090 ou plus. c’est d’abord à eux et aux jeunes de la génération actuelle que je dédie ce livre , ainsi qu’aux enfants et aux adultes qui au Sud subissent déjà les premiers effets tragiques d’une crise écologique et sociale qui les affame et leur pourrit la vie, avant de pourrir celle de l’humanité si on ne reprend pas tous à la racine ».

Première partie : la croissance n’est pas la solution, c’est un problème

1 Que compte-t-on et qu’oublie-t-on que?

Qu’est-ce que la croissance économique ? Derrière l’idée de croissance économique il y a celle d’abondance matérielle et d’expansion quantitative de la production.

Explication : que représente le PIB ?

Le PIB (produit intérieur brut) est la somme de toutes les valeurs ajoutées produites dans le pays en une année. Le PIB à prix courant augmente régulièrement d’une année à l’autre. Mais on comprend bien que s’il augmente seulement parce qu’il y a de l’inflation, on n’est pas plus riche qu’avant. C’est pourquoi on effectue une mesure en volume ou à prix constants de l’évolution du PIB déduction faite de l’inflation. D’un pays à l’autre, pour éliminer les effets des taux de change on calcule les PIB « en parités de pouvoir d’achat ».

On n’enregistre pas toutes les transactions, mais les évolutions de prix et de volume pour un certain nombre de produits, en constituant un « panier » composé de différents biens avec leur poids relatif. On construit des indices de prix sur la base d’un nombre limité de produits dans le panier est jugé représentatif de l’ensemble. Pour gommer l’inflation on fait un partage entre le prix et volume. On intègre les variations de qualité de certains produits dans les indices de prix et donc dans la mesure de la croissance.

Six incertitudes majeures

Cela amène à 6 incertitudes majeures :

– pour la plupart des services, qui représentent les 3/4 de l’emploi, ces ajustements font totalement défaut, et encore plus pour les services non marchands (éducation, santé, administration) et associatifs.

– ces évaluations ne tiennent aucun compte des conditions écologiques et sociales de la production

– tout ce qui peut se produire et se vendre avec une valeur ajoutée monétaire va gonfler le PIB et la croissance, indépendamment du fait que cela ajoute ou non au bien-être individuel et collectif, indépendamment de son utilité sociale (nombreuse exemples d’actions accroissant le PIB : la destruction des forêts tropicales, les dépenses de santé faute de prévention, le boom des prisons aux États-Unis, etc.)

– de nombreuses activités et ressources qui contribuent au bien-être ne sont pas comptées : le bénévolat, le travail domestique, le temps libre, et bien entendu les ressources naturelles gratuites, qui n’intègrent le PIB que lorsqu’ils sont exploités à des fins marchandes (exemple : l’eau en bouteille remplaçant l’eau du robinet)

– la mesure du PIB est indifférente à la répartition des richesses, aux inégalités, à la pauvreté, la sécurité économique etc. qui sont pourtant des dimensions du bien-être à l’échelle d’une société.

– le PIB et la croissance n’envoient pas de signaux permettant d’agir et de prévenir à temps les crises majeures (exemple de la vive croissance américaine des 10 dernières années)

Au total, le PIB et sa croissance indiquent le « beaucoup produire » d’une société dans la sphère monétaire et marchande et non son bien-être.

(Encart montrant que le PIB la croissance sont des attributs plutôt masculins, lié à la guerre, à la conquête et négligent la production domestique, autoproduction. Des activités réputées féminines ne sont pas valorisées monétaires membres PIB alors que les activités masculines de production domestique le sont).

2 Le mieux-être déconnecté du « plus avoir »

Pour savoir s’il est possible que les gens aient la société se portent mieux et préparent un avenir meilleur en ne recherchant plus la croissance quantitative, on peut s’appuyer sur des constats statistiques.

Le « bien-être subjectif, ou la satisfaction de vie.

Si on pose aux gens la question « êtes-vous satisfaits de la vie que vous menez ? », on constate en faisant des comparaisons internationales que bien-être subjectif moyen progresse de façon très significative avec le PIB par habitant jusqu’à un certain niveau de 15 000 dollars par an en 2004. Au-delà, on ne trouve plus aucune corrélation. Le « rendement en bonheur » du PIB par habitant semble donc nul au-delà d’un niveau qui correspond à la moitié du PIB par habitant en France.

Dans le temps, on constate le même phénomène. En France entre 1973 et 2005, alors que l’abondance matérielle a produit a progressé de quelque 75 %, le bien-être subjectif a stagné à un niveau assez bas, autour de 6, 6/10. Le résultat est le même pour d’autres pays occidentaux.

Le bien-être subjectif est plus élevé au Honduras et dans d’autres pays de l’Amérique latine qu’en France alors que le PIB par habitant y est 10 fois inférieures. Pour autant, les Français apprécieraient que les conditions de vie qui règne dans ces pays faut-il y voir une addiction à une consommation effrénée ou l’effet de conquêtes sociales légitimes ? La piste plus objective des indicateurs de développement humain est claire ce débat.

PIB et indicateurs de développement humain

Prenons comme critère l’espérance de vie moyenne à la naissance dans chaque pays. Il existe globalement une corrélation positive entre le PIB et l’espérance de vie jusqu’à 18 000 dollars. Pour les 29 pays qui dépassent ce seuil, il n’y a plus aucune corrélation. Pourquoi ? La santé d’une population dépend de multiples facteurs : l’environnement social et physique, les conditions de vie de travail, le niveau de vie et leur distribution, le niveau d’éducation, et bien sûr l’accès à la médecine faite au système de soins (seulement pour 25 %). On comprend que la richesse matérielle influent dans un premier temps sur les conditions de vie, d’éducation de protection sociale, etc. Mais dans un 2e temps, le mode de vie du modèle productiviste, l’alimentation inadéquate excessive, les pollutions, les inégalités et les violences influent négativement sur la santé, surtout sur celle des catégories les plus exposés. Le système de soins est alors engagé dans une course poursuite de « réparation » de dégâts divers produits par une économie et une société pathogène. C’est ainsi que les États-Unis ne font pas mieux que Cuba, où l’espérance de vie est de 78 ans.

On retrouve les mêmes tendances en matière d’éducation. Il n’existe plus de corrélation entre le PIB par habitant est le taux de scolarisation au-delà d’un seuil de 12 000 euros. On pourrait multiplier les exemples. Dans pratiquement tous les cas on constate que les variables disponibles de développement humain, de cohésion sociale, de pauvreté, d’inégalités économiques politiques entre les hommes et les femmes, de délits, etc. ne sont pas du tout corrélé au PIB par habitant ne le sont plus dans un groupe de pays situés au-delà d’un certain seuil. Cela conduit à penser que dans tous ces domaines, on peut atteindre le même résultat avec nettement moins de richesses économiques.

Un encart compare les résultats des systèmes de santé français et américain. Il montre que la privatisation conduit à des dépenses de santé supérieures s’accompagnant d’un recul très important de la santé sociale des Américains à partir des années 80. Malgré les attaques qu’il subit, le système de santé et d’assurance-maladie en France reste bien meilleur. Raison de plus pour le défendre contre les tentatives d’importation du modèle « made in USA ». En matière de santé c’est le libéralisme économique inégalitaire qui conduirait gabegie et la socialisation égalitaire qui est du côté de la sobriété de l’efficacité.

3 La croissance contre l’environnement naturel.

Les variables de développement ou de « progrès » font abstraction de la durabilité du développement, c’est-à-dire de la possibilité de garantir dans le futur (y compris le futur proche) des ressources d’un bien-être au moins comparable à celui des habitants du monde pressent, si possible meilleur. Or, en cette matière, les constats sont malheureusement inquiétants convergents.

Les émissions de CO2 par habitant sont très fortement corrélées au PIB par habitant (graphique). Cette corrélation s’atténue au-delà de 13 000 dollars en 2004 (36 pays) sans disparaître en raison de l’influence des 3 pays les plus pollueurs : les États-Unis, l’Australie et le Canada, qui n’ont pas signé le protocole de Kyoto.

Au cours du temps, la croissance économique reste le grand facteur explicatif de la progression des émissions. Il est vrai que depuis les années 70 « l’intensité CO2 du PIB » a diminué de 40 %. Mais comme celui-ci été multiplié par 3 en volume, les émissions ont été multipliées par 1,9. Selon le PNUD, la moyenne des émissions des pays riches est 5 fois supérieures au seuil absolu qu’il faudrait atteindre en 2050. Il faudra pour cela des politiques d’un grand volontarisme, dont selon nous, la fin de la croissance quantitative, afin d’éviter des scénarios catastrophes.

Mais plusieurs autres seuils écologiques sont déjà franchis ou vont l’être dans les prochaines décennies[3]. rythme soutenable de réduction de la biodiversité, azote prélevé dans l’atmosphère pour des usages humains, acidification des océans, diminution de l’ozone dans la stratosphère. Le résultat n’est pas plus brillant pour ce qui concerne les ressources non renouvelables, en particulier celle du sous-sol, pour la plupart en voie d’épuisement dans les décennies à venir.

On ne peut plus se soucier du bien-être et du patrimoine naturel au futur sans prendre en compte tous ces phénomènes de seuils et d’épuisement, et sans se fixer des objectifs de retour à la mesure dans nos rapports avec la nature. Ces objectifs sont-ils envisageables avec le maintien d’une croissance économique réorientée ?

4 La croissance verte, utopie scientiste

Un thème infondé de discours politique

Parmi bien d’autres, Jean-Louis Borloo a déclaré les 30 mars 2009 que « la crise actuelle est l’occasion de poser les bases de la croissance verte ». Personne n’en propose de définition, mais on peut supposer qu’il s’agit d’une croissance compatible avec les exigences écologiques les plus importantes : division par 5 des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050 dans les pays riches, réduction forte du recours aux énergies fossiles et à l’eau, préservation de la biodiversité, arrêt de l’artificialisation des sols, sauvetage des mers et des espèces qui s’y trouvent, etc. Un tel pari est des plus hasardeux.

Une croissance de 2 % par an d’ici 2100 veut dire 6 fois plus de quantités produites, et 40 fois plus en 2200. Réduire nos émissions de 4 % par an pendant 40 ans est déjà très difficile sans croissance. Avec une croissance de 2 % par an cela conduirait à une réduction de 6 % par an et par unité produite. Impossible.

Le réchauffement climatique n’est pas la seule menace qui pousse à abandonner la croissance. Le pétrole s’épuise, et on est proche du pic à partir duquel sa production va décroître inéluctablement. La situation est la même pour presque tout le minerai de base de l’abondance matérielle : pour le plomb, l’argent, le cuivre, l’uranium, le nickel, l’épuisement est prévu vers 2030, 2040 ou 2050.

L’utopie du salut par les nouvelles technologies

Les techno scientistes nous disent que le salut par la croissance viendra des nouvelles technologies. Mais comment faire si les matériaux indispensables à ces nouvelles technologies s’épuisent ? Faut-il encourager la production des ordinateurs actuels ou faire le choix d’une informatique à longue durée de vie, ce qui est mauvais pour la croissance ? La voiture électrique est présentée comme « le vecteur de la croissance de demain » (N. Sarkozy) mais si l’on tient compte des multiples stades des lieux de fabrication, des sources de l’énergie électrique utilisée, des matériaux nécessaires, etc., l’avantage écologique de la voiture électrique devient très discutable.

Les techno scientistes ont bien d’autres idées : la croissance verte par les OGM, le nucléaire, le stockage du carbone, les agrocarburants, et plus tard l’économie fondée sur l’hydrogène. Cette foi inébranlable dans les grandes découvertes s’avère déjà porteuse de risques majeurs, que leurs promoteurs espèrent dépasser en invoquant la 2e, la 3e ou la 4e génération. Il s’agit de paris scientifiques à haut risque, et surtout il sera trop tard pour contrer une crise écologique déjà là, à supposer que ces technologies tiennent leurs promesses et ne soient pas encore plus dangereuses (exemples passés de la radioactivité, de l’amiante, du DDT, des CFC). Ces utopies scientistes sont au coeur des thèses de la croissance verte. La nécessité de certaines recherches ne fait aucun doute, à condition d’emprunter une démarche authentiquement scientifique. Or il y a parmi les scientifiques des controverses sur toutes ces questions nouvelles. Des milliers d’entre eux préconisent la priorité à l’agriculture écologique. Il est grand temps de faire de la science, y compris l’économie, un sujet de vastes délibérations démocratiques, selon les propositions de la Fondation Sciences Citoyennes.

L’illusion de la croissance immatérielle.

Une variante de la croissance verte est la « croissance immatérielle (croissance des services, « croissance grise », ou économie de la connaissance). Le « capitalisme cognitif » est une idée voisine. Dans les 2 cas, il s’agit de mythes. Les «immatérialistes » nous disent que le développement des services, des connaissances, des échanges électroniques à distance permettent à une croissance sans limite à faible pression écologique. En moyenne, c’est vrai, leur empreinte écologique par emploi est inférieure à celle de l’industrie et de l’agriculture. Mais elle n’est pas négligeable pour autant. Les personnes en interaction reproduisent leur force de travail sur la base de choses très matérielles produites par d’autres. Les pays où les services occupent le plus de place sont ceux dont l’empreinte écologique est la plus lourde. Ces relations nécessitent d’innombrables déplacements, des moyens matériels lourds, des outils techniques. La société de services est une société hyper matérielle. [Je trouve ce paragraphe un peu moins argumenté].

5 L’avidité consumériste, condition de la croissance.

Pour étendre sa domination, le capitalisme a eu besoin de transformer en profondeur les comportements et les aspirations des individus. Le fordisme s’est attaché à produire des travailleurs adaptés, mais aussi des consommateurs comme débouché de la production, en distribuant des revenus en hausse. Aujourd’hui, les sondages sur « le moral des ménages » assimilent crûment le mieux-être au « consommer plus ». Cela n’a que partiellement réussi. L’offensive se poursuit en permanence. En effet, le système est confronté aux risques majeurs d’une consommation qui ne décolle pas. Pour un système dopé à la croissance, la réticence à la dépense est une incivilité. Pour la conjurer, il faut passer à la « production institutionnalisée de l’avidité permanente ».

Des dispositifs puissants et coûteux.

Le système a fortement développé ces dispositifs. Le montant des dépenses mondiales de publicité et de sponsoring approche 600 milliards de dollars en 2008, soit 4 à 5 fois ce qui permettrait de régler les problèmes les plus urgents des pays en développement. La publicité est inséparable de 2 autres activités des grandes entreprises : le marketing et l’innovation marginale permanente (c’est-à-dire le renouvellement accéléré des produits sur la base de gadgets présentés comme le nec plus ultra). S’y ajoutent les marques, la mode, le crédit à la consommation, la « persuasion clandestine », l’information publique et privée, les médias économiques et d’affaires, les multiples mises en scène télévisées de la vie matérielle idéale. Sans compter la science économique orthodoxe. Ces dispositifs nous prennent pour cible pour nous convaincre que le superflu nous est absolument nécessaire. Sans eux, il est vraisemblable que la croissance aurait été bien plus faible, et bien moins dur pour l’environnement et pour la société.

L’un des moteurs les plus efficaces du consumérisme est l’isolement des individus que produit la société de marché. En réduisant tous les registres des relations sociales à des échanges marchands, la société de marché transforme les individus en monades qui ne font valoir leur « être » auprès de leurs semblables que par des stratégies narcissiques d’affichage de succès dans l’accumulation de signes consuméristes.

Les limites sociales du toujours plus pour les riches et les classes moyennes

La croissance est présentée comme une voie royale permettant à tous d’atteindre de meilleures places. Cela devient impossible et source de frustration quand il s’agit d’accéder à des biens « positionnels », dont la rareté est plus sociale que physique (signes de « distinction », résidences des rurbains, statuts sociaux enviables, etc.). Leur diffusion devient parfois source de « congestion » (automobile, vacances à la mer, ..). Avec la raréfaction des ressources naturelles, même les biens matériels classiques deviennent positionnels.

Ce système engendre d’énormes gaspillages collectifs : les gens s’épuisent à rester à la pointe, alors que la coopération et la délibération sur des besoins raisonnables, dans un cadre plus égalitaire et moins concurrentiel, conduirait à une plus grande efficacité et à plus de satisfaction.

Et les plus pauvres ?

La production organisée de l’avidité ne vise pas que les riches et les classes moyennes. Les chaînes de restauration rapide et l’agroalimentaire poussent la consommation de produits dont les prix sont aussi bas qu’est élevé leur teneur en graisse, en sucre et en CO2. Ces produits à risques font l’objet de campagnes permanents de publicité, destiné en priorité aux gens modestes, y compris les émissions télévisées pour enfants.

Les ménages à bas revenus sont souvent mal logés et manquent d’un accès universel et gratuit à la santé, à l’éducation, aux transports collectifs, aux services pour la petite enfance et les personnes âgées, à un environnement sain, etc. Les plus pauvres sont d’un côté illimité dans leur accès à ces droits, et de l’autre conduit à dépenser leurs maigres ressources monétaires dans le cadre du système de l’avidité, du crédit, de l’envie et de la frustration. Les officines de crédit à la consommation prospèrent sur le dos des pauvres, avec des taux d’usuriers et des pratiques inhumaines de recouvrement et de poursuites en justice.

On peut, sans croissance économique, améliorer nettement la vie des ménages à faible pouvoir d’achat, par la redistribution des revenus, la maîtrise du foncier, le logement social et écologique, la gratuité d’accès aux services publics redevenant universelle, et par une profonde réorganisation de la production.

 

2e partie : les richesses l’emploi d’une société post croissance.

La thèse centrale de se livrer qu’une société post croissance est non seulement une nécessité, mais que, moyennant une redéfinition des priorités, elle correspond à une perspective désirable et crédible de progrès social et de développement humain il s’agit d’abord de montrer qu’avec une profonde réorientation (qui n’a rien à voir avec un retour en arrière) on peut vivre bien et vivre mieux dans le respect des limites que nous imposent la nature. Nous avons encore le choix d’une voix civilisée et heureuse, mais le temps presse.

Loin de conduire à une forte réduction de l’emploi et de la richesse économique produite, une telle trajectoire peut conduire à la production de valeur ajoutée et au plein emploi, car d’autres dimensions du progrès sont mises en avant, et on aura besoin de beaucoup de « bras » et de tête pour réussir la grande bifurcation qui s’impose, nourrir l’humanité, se passer des énergies fossiles, investir dans un futur viable et fournir des services universels de bien-être.

1 Cesser la course à la productivité.

On définit la productivité du travail comme le rapport entre les quantités produites et le volume de travail requit. Il y a gain de productivité quand on produit plus de quantité des mêmes choses avec autant d’heures de travail. Si la croissance est inférieure aux gains de productivité il y a diminution du volume de travail, c’est-à-dire accroissement du chômage, ou baisse de la durée du travail. L’approche classique suppose qu’il y aura toujours globalement des gains de productivité, et que cela constitue le coeur du progrès. Dans l’hypothèse d’un gain de 2 % par an, le temps de travail serait de 6 heures par semaine en 2010.

À l’inverse, on peut penser que pour des raisons multiples nous allons assister à une forte chute des gains de productivité et donc de la croissance quantitative. Cela peut être bon pour l’emploi et correspondre non pas à une régression mais à une idée neuve du progrès.

Des gains de productivité partiels.

Pour certains types de production et d’activités, il y aura de vrais gains de productivité écologiquement et socialement défendable, donc non « productivistes ». Mais ce constat ne vaut pas globalement car globalement il y a nettement plus de secteurs où la quête de gains de productivité est devenue destructrice de qualité et de durabilité que d’activités où elle reste un facteur d’émancipation.

Plus d’emplois et de valeur ajoutée signifie une baisse de productivité

À l’intérieur des nouvelles filières vertes, on aura des gains de productivité (en général assez modestes). Par exemple, le développement de l’agriculture durable permettrait par une meilleure organisation collective de rendre le bio plus accessible. Il en va de même pour les énergies renouvelables, la construction et la réhabilitation des bâtiments, les transports collectifs peu polluants, le commerce de proximité, etc. En revanche, l’évolution sera négative par rapport aux filières anciennes (agriculture productiviste, etc.) car il faut plus de travail pour produire les mêmes quantités. Dans chaque branche reconvertie, cette substitution vertueuse se traduit par une baisse de productivité. On produira autre chose et autrement, avec plus d’emplois et de valeur ajoutée monétaire à la clé, mais des gains de productivité en volume négatifs.

Les 30 glorieuses ont signé l’entrée dans la démesure

De fait, la chute des gains de productivité du travail et de la croissance est une réalité observable depuis 40 ans, en France et ailleurs (graphique montrant la baisse tendancielle, les gains de productivité horaire passant de 6 % en 1950 à 1,5 % en 2006, le taux de croissance de 5 % en 1960 à 05 % en 2008). On peut penser que les pays riches vont sortir de la brève période de leur histoire où les gains de productivité ont constitué le coeur de leur modèle économique de leur vision du progrès.

Il est courant de distinguer les gains de productivité, avec leurs connotations positives et le productivisme, pratique excessive consistant à surexploiter les travailleurs et la nature au-delà du raisonnable. Cette distinction n’a rien d’évident. Les fabuleux gains de productivité des Trente Glorieuses ont été fondés sur l’intensification fréquente du travail et une exploitation déraisonnable des ressources naturelles. Produire plus avec autant de travail nécessite en général plus de matériaux, d’eau et d’énergie. La trop forte croissance passée à dilapider les ressources clé, dont le climat, et ont avancé de plusieurs décennies le moment où les ressources naturelles ont commencé à décliner. L’énergie qui a remplacé le travail humain était 2 à 3 fois moins chère qu’aujourd’hui et semblait inépuisable. Les Trente Glorieuses ont signé l’entrée dans la démesure de l’exploitation et de la pollution de la nature.

La découverte sous les pieds de l’humanité des moyens énergétiques d’un progrès matériel, cadeau empoisonné, a rendu les pays riches de plus en plus dépendants des énergies fossiles, au point que le mouvement du prix du pétrole ont fini par être presque parallèles à ceux du chômage et de l’inflation aux États-Unis.

On nous propose aujourd’hui d’économiser fortement toutes ces ressources, de réduire les transports polluants, de préférer des villes moyennes danse, de mener la bataille de la d’écart de nations, 60 ans après celle du charbon, c’est-à-dire de mener une course opposée à la course antérieure à la productivité et à la croissance.

De la productivité à l’évaluation, de l’expertise à la délibération

L’abandon de la course à la productivité ne signifie en aucun cas l’abandon du progrès de l’efficacité productive. Une autre efficacité est possible, qui doit allier le souci ancien d’un travail bien fait, une vision d’avenir de la productivité du travail, le souci plus écologique de l’efficacité énergétique et matérielle est celui d’une réponse adaptée juste aux besoins d’une société. Ainsi défini, son évaluation ne peut plus être confiée aux seuls experts spécialisés. Une évaluation plurielle doit pouvoir s’appuyer sur de nouveaux indicateurs de richesse et d’efficacité, dans le cadre d’une démocratie exigeante, du local au global.

Il ne s’agit plus d’enrichir la croissance en emplois, mais d’aller vers des choix de modèles de développement porteur des emplois correspondants, en mettant en avant des objectifs de qualité, de diversité, de services, de qualité d’environnement, de cohésion sociale et de qualité de vie.

Annexe : il faut réduire la productivité dans de nombreux services.

Presque tout le monde admet qu’il faut s’intéresser au potentiel de développement humain et d’emplois associés à de vrais services de bien-être professionnalisé : petite enfance, personnes âgées, personnes handicapées, action sociale, éducation et formation, santé, justice, recherche, etc. Pour la plupart d’entre eux une croissance nécessaire. Mais certainement pas en gains de productivité. Dans de telles activités, il faut au contraire souhaiter que ces gains deviennent négatifs. Les gains de productivité dans les crèches, l’enseignement ou dans les hôpitaux sont synonymes de diminution des taux d’encadrement et des qualifications, donc de dégradation de la qualité des conditions de travail.

Aucune comptabilité nationale ne sait définir et mesurer les gains de productivité dans les banques, les assurances, les activités de conseil. A fortiori dans les services publics, où on se contente de mesurer en volume les facteurs de production. Personne ne sait parce qu’on n’est pas dans une logique classique de production d’objets standardisés. Il y a juste du travail, si possibles bienfaits professionnels, des résultats sur les bénéficiaires eux-mêmes, auquel ces derniers contribuent activement dans un processus de coût production. Tout cela exige des évaluations complexes, multicritères et participative, qui sont possibles utiles, mais ne relève pas des gains de productivité. Chaque fois que l’on cherche à tout prix à en réaliser, on casse la qualité et les conditions de travail, et l’on passe à côté de ce qui compte le plus. Ce sont des gains de qualité d’utilité sociale qui passe par l’exigence de « prendre le temps de bien faire », de bien s’occupait des gens des choses, ce qui est un crime de lèse productivité !

2 La richesse économique et les emplois de la durabilité

La trajectoire économique et sociale ici défendue est celle de la croissance de la qualité de la durabilité pour aller vers plus de sobriété matérielle, et non celle des quantités produites. Cela nécessite une vague d’innovations techniques, écologique et sociale. Les chiffres de la croissance ne comptabilisent pas la destruction ou la menace des ressources naturelles, de l’eau, de la biodiversité et du climat. Le progrès, d’un type nouveau, consiste à utiliser autant ou plus de travail pour produire mieux et autres choses (gains de qualité et de durabilité). En effet, la plupart des processus de production « propre fermée mais, le plus doux avec la nature et en termes de conditions de travail, le plus économe en énergie et en os, etc., exigent plus de volume de travail que les productions polluantes et surexploitant les ressources naturelles.

L’exemple de l’agriculture.

Pour faire croître la production économique en quantité, les méthodes (de loin) les plus importantes dans l’histoire résident dans les gains de productivité du travail. Depuis l’an 1000 jusqu’au XVIIIe siècle, il fallait 200 heures de travail pour produire un total de blé. Il n’en fallait plus que 30 vers 1950. On n’en est aujourd’hui à 2 heures et demie avec les techniques les plus productives. Oui, mais cela suppose que la tonne de blé moderne et la même chose que la tonne de blé ancienne. Mais le blé moderne est issu d’une agriculture de plus en plus intensive qui produit de considérables dommages collatéraux (longuement détaillés par Jean Gadrey). Il faudrait déduire de la valeur de ce blé pollueur la valeur estimée des nombreux dommages collatéraux que sa production et son transport entraîne. Ce calcul est délicat, mais il permet de raisonner autrement en s’inspirant des différences de contenu en travail entre l’agriculture intensive et l’agriculture biologique.

Créer des emplois sans croissance ?

L’emploi dans l’agriculture, n’a cessé de décroître depuis la révolution industrielle : 27 % de l’emploi total en France en 1954, 3 % aujourd’hui). Il devrait augmenter pour satisfaire une demande durable avec des prix « durables » (plus élevés) incorporant les exigences nouvelles. Cela conduirait à une amélioration de l’efficacité de l’agriculture biologique. Cela correspond à des gains de productivité négative avec les méthodes actuelles, mais un progrès si l’on tient compte d’autres critères de qualité de durabilité.

Encadré comparant les 2 agricultures : l’hypothèse selon laquelle il faudrait 30 à 40 % de travail en plus pour passer de l’agriculture industrielle à une majorité d’agriculture biologique reste fragile, en l’absence d’études disponibles, mais les écarts de prix de date devraient être nettement plus faibles comptes tenus de l’importance des marges de distribution, de la possibilité d’une meilleure organisation coopérative, de circuits plus courts, de paniers de consommation plus soutenable, etc. si l’on inclut dans le calcul des subventions à l’agriculture productiviste, les coûts de contamination des eaux polluées par l’agriculture chimique et les coûts sanitaires, cela réduit encore l’écart.

Comment nourrir l’humanité ?.

Le remplacement progressif de l’agriculture intensive par une agriculture durable n’est pas contraire à l’impératif de nourrir une population mondiale croissante, pour 3 raisons. D’abord, sans de telles mesures, la population mondiale souffrira de dommages liés aux dérèglements de l’environnement, les plus pauvres seront en première ligne. Ensuite, la FAO elle-même affirme le rôle essentiel d’une agriculture durable pour nourrir l’humanité et maintenir des emplois au pays. Quant au rendement, il faut les améliorer dans le monde, mais d’abord dans le Sud. Le rapport « l’agriculture mondiale à la croisée des chemins », élaboré par 400 experts du monde entier avec le soutien du Knud, de l’ONU mais c’est de l’Unesco conteste vivement les thèses sur le rôle incontournable de la grande salle de la grande agriculture et des OGM et mettent en avant le potentiel de la gros écologie et de la gros foresterie. 3 pays ont voté contre ce rapport : les États-Unis, le Canada et l’Australie.

3 Un modèle généralisable

on peut étendre l’analyse précédente à bien d’autres secteurs cruciaux pour la durabilité, comme l’énergie, le bâtiment à faible niveau d’émission, le commerce de proximité moderne, le recyclage, la réparation, la location, l’isolation des habitations, les services de proximité. Dans de nombreux secteurs, on peut créer de la valeur ajoutée des emplois sans croissance des quantités.

Il y a toujours des biens communs dans la richesse produite (salaire décent ou non, sécurité, innovation, etc.). Il s’agit avant tout d’améliorer le processus de production pour les rendre économe en énergie et autre services de la nature. Mais aussi riche en travail de qualité.

Le commerce de détail.

Prenons le cas du commerce. Pratiquement personne ne le sait, mais faute de mieux la comptabilité nationale mesure sa croissance en volume par les variations de son chiffre fait de son chiffre d’affaires à prix constants. Avec de telles conventions, le commerce le plus productif et celui qui utilise le moins de personnel (le hard discount). Si le commerce suit des stratégies de monter en qualité de service, en mettant plus de personnel à la disposition des clients, son poids dans le PIB pourra augmenter, mais sa production déclinera. Si on mène des politiques favorisant la proximité commerciale sur la base de réseaux de petits établissements, en visant une autre modernité, il faudra nettement plus d’emplois. Mais d’une part, la dimension humaine et sociale de la distribution progressera, et le travail y aura vraisemblablement un tout autre sens que dans les usines à vendre. Les impacts écologiques négatifs seraient fortement réduits, à commencer par la diminution des transports motorisés

[1] Adieu à la croissance, Jean Gadrey, . Alternatives économiques, octobre 2010, 15 euros

[2] Programme des Nations unies pour le développement

[3] la revue Nature a identifié 9 types de seuils ou « frontières de la planète » en septembre 2009.