Alain Accardo, 2006 : De notre servitude involontaire

6 juillet 2006, revu le 18 février 2016

Note de lecture

De notre servitude involontaire par Alain Accardo

 

Alain Accardo a écrit un petit livre « De notre servitude involontaire » qui en 94 pages apportent un jour nouveau à des questions que nous nous posons au CAC. Ce livre est de ceux qui ont fait bouger mon regard sur le monde. Aussi je souhaite dans ce résumé faire partager à ceux qui le souhaitent la question qu’il pose, en y ajoutant ici et là quelques développements personnels.

Didier MINOT

 

L’auteur s’adresse à ceux qui éprouvent un sentiment de rage indignée devant l’état du monde et le cours des événements, qui nous conduisent à l’angoissante question : Que faire ? Que faire pour enrayer l’évolution qui a commencé à détruire matériellement et spirituellement notre planète, telle une immense marée noire dont la montée implacable rend dérisoire tout ce qui cherche à l’endiguer ? Que faire pour mettre un terme à ce processus d’accumulation capitaliste, devenu incontrôlable, qui amasse, au bénéfice des possédants, des montagnes de richesse et de jouissance, et en même temps des abîmes de privations et de souffrance pour la masse des dépossédés ?

A cette question obsédante, nous ne pouvons plus donner de réponse toute faite, ce qui permet à nos adversaires de soutenir qu’il n’y a plus qu’une seule façon de penser la réalité sociale et de l’organiser. Les tenants du néolibéralisme critiquent l’archaïsme et le conservatisme de tout ceux qui cherchent à combattre les causes du désordre établi, alors que ceux qui travaillent à en prolonger les effets sont présentés comme des novateurs éclairés.

Mais l’objectif n’est pas de procéder à une nouvelle analyse du désordre établi. La question que veut aborder Alain Accardo est de savoir pourquoi le combat que nous menons contre ce système, chacun là nous nous sommes, n’est pas toujours à la hauteur de notre indignation. Cela vient, semble-t-il, au fait que ce combat ne s’attaque pas aux racines du mal, faute de comprendre leur nature réelle.

Un concept tronqué : celui de « système capitaliste ».

On utilise couramment l’expression « système capitaliste » pour désigner une organisation économique et sociale dans laquelle une minorité de grands possédants, actionnaires, détenteurs de l’essentiel du capital industriel et financier, s’approprie privativement et en toute légalité la plus grande part des richesses créées par une exploitation méthodique des ressources naturelles et du travail humain. L’unique commandement « le profit d’abord » s’applique aussi loin que lui permet l’absence de résistance des salariés, des plus faibles, des institutions créées pour faire respecter les droits et la justice, et en particulier de l’État social.

Comme on le voit, ce concept a un contenu fondamentalement économiste et objectiviste, en ce sens qu’il décrit des structures économiques de production, d’accumulation et de répartition qui ont une réalité objective indépendante des agents auxquels elles imposent, de l’extérieur en quelque sorte leurs règles de fonctionnement. Le critère essentiel reste la place occupée dans la structure de répartition du capital économique, qui semble conditionner tout le reste. Une telle définition n’est pas fausse, mais elle est partielle et réductrice.

Elle est dangereuse car elle conduit à focaliser la critique, et en conséquence l’action, sur ce qu’elle montre, en ignorant tout ce qu’elle occulte et qui est loin d’être secondaire. La lutte menée pour changer les choses ne peut avoir d’autres objectifs que de diminuer la puissance des détenteurs du capital (banques, multinationale, grands investisseurs, fonds de pension, etc.), et à contrecarrer, au plan national et international, les règles élaborées par leurs organismes institutionnels, leurs lobbys et leurs dispositifs économico juridiques (OMC, FMI, AGCS,…) ainsi que les gouvernements acquis au néolibéralisme. L’action passe par le canal des organisations politiques et syndicales nationales, en négligeant les autres formes d’action collective. Comme il est exclu en démocratie de s’emparer du pouvoir par la force, les partis politiques professionnalisés sont assurés, en vertu du slogan « c’est nous ou la chienlit » de récupérer par le suffrage universel périodique l’autorité politique qui ne peut leur être contestée dans le cours du mandat. C’est ainsi que nous apportons, au second tour de scrutin (et à contrecoeur) nos voix aux candidats de partis qui se prétendent de gauche, et qui une fois élus font avec zèle la politique dont le capitalisme a besoin pour se soumettre la planète. Chaque vote est une absolution plénière pour toutes les impostures que nous avons pu dénoncer précédemment.

L’insuffisance du combat politique traditionnel

En dehors des consultations électorales, nous nous voulons résolument opposés à la politique du pouvoir. C’est précisément sur ce point qu’Alain Accardo a des doutes. « J’entends déjà plus d’un se récrier : que puis-je faire de plus ? Je milite, je pétitionne, je manifeste, je sacrifie des journées de travail pour défendre les libertés ». Il est indéniable que dans l’ensemble nous investissons des ressources considérables en énergie, en temps et en argent dans la lutte au service de nos idéaux de justice de liberté. On ne peut que saluer de tels efforts, car sans eux les choses seraient encore pires que ce qu’elles sont. Grâce à eux la flamme de l’espérance ne s’éteint pas. Mais on doit aussi remarquer que ces batailles incessantes se situent presque toujours sur le terrain politique et souffrent de la conception économiste, « politiciste » de la lutte pour le changement de l’ordre établi, comme s’il suffisait de changer de gouvernement pour changer la société (croyance chère à Mme Angot). Les médias cultivent quotidiennement cette vision des choses en ramenant tous les problèmes à des affrontements claniques politiciens, des querelles de personnes et des duels de chefs. Nous continuons à croire que la lutte politique se situe essentiellement sur le terrain de l’opposition entre des opinions réfléchies, dans le cadre du seul jeu électoral, et nous mettons toutes nos forces et participer.

Cet enfermement dans le jeu politique en arrive à nous masquer que le système ne consiste pas seulement en une réalité économique et politique extérieure à nous-mêmes, qui nous contraindrait du dehors, mais qu’il est aussi, inséparablement, une réalité intérieure qui opère du dedans. On imagine, avec une grande naïveté, que dès lors qu’on aura investi la citadelle, changé le drapeau sur le donjon et remplacé les anciens seigneurs, la cause sera entendue, on aura fini avec le système capitaliste. Rares sont ceux qui s’avisent que le système aura tôt fait de se reconstituer à partir de sa dimension interne, de sa réalité subjective, en imposant sa logique aux nouveaux gouvernants.

Le social, à la fois collectif et individuel

La science sociale a montré que la socialisation du genre humain se traduit par la structuration simultanée d’agents collectifs (des groupes de toutes dimensions et de toute structure) et d’agents individuels (membres de ces groupes) porteurs de propriétés adéquates. De ce point de vue, la vieille opposition classique individus/société se révèle dépourvue de tout fondement autre qu’une croyance métaphysique.

Un système social, quel qu’il soit, existe toujours sous une double forme : autour de nous sous une forme objective, dans le foisonnement des institutions, des appareils, des organisations, des techniques, des réglementations, des codes, etc. et en nous, sous forme d’ensembles structurés, plus ou moins cohérents et compatibles, de dispositions personnelles, inclinaisons, tendances, motivations, compétences et aptitudes à fonctionner dans un tel environnement objectif. Pour qu’un système social fonctionne et se reproduise, il faut une relative cohérence entre les structures internes et les structures externes façonnées par une même histoire.

Notre Moi se construit à partir des structures objectives existantes : par le biais de sa socialisation l’individu en intériorise la logique de fonctionnement et en incorpore les modèles, au fil des expériences de sa trajectoire personnelle. Deux sociétés différentes façonnent des types d’individus différents. En retour, au fur et à mesure qu’il se construit, l’individu tend à s’autonomiser relativement, à devenir un sujet, et à réagir sur les structures en place pour les reproduire et les modifier tout à la fois, dans des proportions variables.

Quand nous proclamons notre hostilité au « système capitaliste » en critiquant exclusivement ses structures, il est clair que notre analyse s’arrête à mi-chemin et que nous avons oublié de nous interroger sur la partie intériorisée du système, c’est-à-dire sur ce qui en nous contribue à faire fonctionner ces structures. Celle-ci est une condition sine qua non du fonctionnement durable de tout système socio-économique. Il est toujours possible en effet de contraindre une masse d’agents à l’obéissance en recourant à une répression plus ou moins féroce. Mais un tel système n’est pas viable longtemps. Luc Boltanski a appelé « esprit du capitalisme » cette adhésion subjective des individus à ce qui engage, au-delà des idées conscientes et des sentiments explicites, leur socialisation dans le système[1].

Il ne s’agit pas seulement d’idéologie, au sens un discours plus ou moins argumenté, mais de notre façon de marcher, de voir et de manger, de nous habiller, de nous chauffer et d’aimer telle ou telle chose. Ces inclinaisons et ces conditionnements ne sont pas ressentis comme des contraintes extérieures mais comme l’expression de notre Moi, dans l’intimité la plus profonde, l’expression de notre liberté. C’est pourquoi les discours qui décrivent le fonctionnement du système comme une contrainte qui s’exercerait de l’extérieur sur les individus ont si peu de prise.

Comment le système se nourrit de sa critique

Nous vivons dans une société qui se réclame, au plan économique, du capitalisme, et, au plan politique juridique, de la démocratie. Les socialistes du XIXe siècle ont dénoncé avec vigueur l’aspect formel de la démocratie, servant à masquer la tyrannie du capital sur le travail. Ce serait sans doute vrai si plus d’un siècle de lutte n’avait pas obtenu que ces principes s’inscrivent toujours plus dans les faits. Ces luttes, souvent âpres et parfois terribles, ont exercé sur les combattants une action pédagogique double : les dominés ont appris l’importance de savoir résister et les dominants l’importance de savoir céder, de lâcher du lest sur l’accessoire pour mieux sauvegarder l’essentiel, à savoir l’accumulation du profit maximum au bénéfice des grands investisseurs

Les constitutions démocratiques qui en ont résulté ne se réduisent pas à une façade purement formelle. Elles offrent des garanties limitées mais réelles. Il serait possible aux dominés d’utiliser de façon plus intransigeante les moyens que les règles du jeu démocratique leur offrent pour imposer une prise en compte effectif de leurs attentes. On sait que ces moyens ne sont pas toujours utilisés par les représentants du peuple qui s’ingénient à cogérer un système dont ils ne dénoncent plus le principe mais seulement les excès.

Mais même en se plaçant dans la meilleure des hypothèses, celle d’une lutte énergique, soutenue et lucide de la part des dominés, ces actions ont beaucoup de chance de ne pas de causer des dommages irrémédiables au système, mais au contraire de lui rendre service à terme, en indiquant à ses ingénieurs sur quel point et dans quels secteurs il convient d’adapter le système en le transformant[2].

Il serait évidemment stupide de prétendre, pour ne pas conforter le système, qu’il est préférable de rester l’arme au pied et de ne pas réclamer de meilleures salaires et conditions de travail, une meilleure sécurité, une meilleure répartition de la richesse produite, etc. Nous nous garderons d’apporter de l’eau au moulin de la critique anti syndicale. Même si parfois leur action se limite à la défense des intérêts acquis, cette lutte freine la mise en place un marché du travail entièrement « libre » comme on le voit s’instaurer en Grande-Bretagne par exemple quand des légions de salariés sont complètement à la merci des entreprises, sans droit du travail et sans organisations syndicales pour se défendre. Mais il faut avoir conscience, en menant ce nécessaire combat, qu’en tout état de cause il n’est pas suffisant. Il ne peut transformer le système en profondeur que s’il s’accompagne d’une remise en cause de la réalité subjective du système. Les syndicats comme les partis politiques ne peuvent se dispenser d’analyser la contribution qu’ils apportent fonctionnement d’un système dont ils dénoncent les effets nuisibles.

L’adhésion ambiguë au système

L’adhésion à un système social réel ne peut pas se décrire sur le modèle de la décision d’un converti à un credo. Pour beaucoup, il ne s’agit pas d’un accord délibéré, mais d’une connivence non intentionnelle, d’une forme de complicité qui s’ignore parce qu’elle va sans dire et sans y penser. Elle provient du fait que les structures objectives (externes) et les structures subjectives (internes) sont dans un rapport plus ou moins étroit de correspondance, ce qui conduit les individus à agir spontanément de façon compatible avec la logique objective du système qu’ils ont intériorisée.

La société est d’abord pour chacun un donné qui a l’inertie du déjà-là, du toujours-ainsi. Les questions qui se posent à l’individu sont celles que lui pose sa vie quotidienne, familiale, professionnelle, civique, culturelle. Mais ces questions ne se posent à lui que parce qu’il est déjà dans le système. C’est en adhérant à des pratiques déterminées, à des jeux sociaux particuliers avec leurs règles propres, que l’individu en même temps, comme par surcroît son adhésion au système qui englobe tous les aspects de son existence.

Cela fonctionne même si les individus ont opéré une « prise de conscience » politique en se détachant en partie du système, voir en développant une lutte dans le système qu’ils confondent volontiers avec une lutte contre le système.

Ce type d’opposition est ambigu : il créé certes des discordances dans l’adhésion à l’ordre établi, il lui est néanmoins utile en incitant à trouver les moyens de restaurer le consensus sans que jamais l’essentiel ne soit remis en question.

Face à cette situation, le courant moderniste des partisans du système capitaliste, sous le pavillon rassurant de la social-démocratie, est devenu le courant politique dominant en Europe. Il cherche à désamorcer les problèmes les plus urgents, à faire en sorte « que tout change pour que rien ne change ». Leur différence par rapport à la droite réactionnaire classique consiste à se présenter publiquement comme des défenseurs du monde du travail pour mieux défendre la domination du capital, dont ils assurent un service de déminage et la pérennisation au moindre coût (politique, économique et social).

Un ensemble de « cités »

On a jusqu’ici parlé de système comme s’il était unique et monolithique. En réalité celui-ci est un système de systèmes, ou pour parler comme Boltanski, de « cités », qui ont chacune leur logique, une certaine conception du juste de l’injuste, des épreuves de vérité. Boltanski distingue la logique industrielle (celle du monde de l’ingénieur), la logique marchande celle du monde des marchands), la logique civique (celle du monde politique et syndical), la logique du renom (celle du monde des communiquants), la logique familiale (celle des liens familiaux), la logique inspirée (celle du sens et du monde des artistes), à quoi il ajoute la logique de réseau (celle de la mobilité et des projets). Chacun d’entre nous passe sans transition d’une logique à l’autre au cours de sa vie quotidienne.

Cette complexité donne du jeu à notre oppostion au système. Nous pouvons tous constater chaque jour les contradictions auxquelles nous sommes soumis du fait de sa participation à des logiques différentes. On peut parfois avancer contre le vent en utilisant ses variations.

et les germes d’un dépassement de ce même système

L’évolution historique qui a conduit à la mondialisation de l’économie libérale est également en train de créer les conditions de dépassement de ce système. C’est vrai au niveau global, avec le mouvement altermondialiste, c’est vrai au niveau local, avec les multiples actions menées sur le terrain. Le genre humain n’est pas condamné au règne sans fin du capitalisme, on peut dire au contraire que jamais l’utopie d’une humanité libérée, fraternelle et juste n’a rencontré dans la réalité des bases matérielles et symboliques aussi solides. Je pense que nous contribuons au CAC à faire émerger l’idée que de très nombreuses expériences sur le terrain sont porteuses d’un tel dépassement. De la même manière que pendant la période féodale commencée à émerger de façon modeste ce qui allait devenir le capitalisme (cf. Braudel) de même certaines des expériences actuelles apparaîtront un jour comme précurseurs d’un ordre nouveau à venir.

Mais ce dépassement n’est pas acquis d’avance, car le système s’emploie activement à récupérer à son bénéfice ces expériences atypiques, en ne retenant que ce qui est compatible avec sa propre logique. C’est pourquoi on peut ne pas être trop pressé de voir les médias s’emparer des expériences menées pour en donner une image déformée, qui leur ôterait leur force transformatrice.

La pédagogie du système : la production de l’illusion

Tout système soumet les populations qu’il gouverne à une socialisation adéquate. La société se reproduit par une action pédagogique nécessaire pour façonner les sujets (avec le double sens de ce terme).

Le monde capitaliste est individualiste : il a besoin d’individus atomisés pour qui il va de soi que l’existence est une compétition impitoyable où chacun est en concurrence avec tous les autres et où les meilleurs, les plus adaptés, les plus entreprenants sont seuls dignes de réussir et de survivre. Ce darwinisme social qui érige la réussite individuelle à tout prix en une fin ultime est rarement enseigné de façon expresse et brutale, au moins en France, mais son idéologie s’est répandue partout, au moins de façon diffuse implicite, à l’état de vérité existentielle.

On n’en finirait pas d’énumérer tous les moyens dont dispose le système (institutions, appareils, organismes, lois et règlements, etc..) pour faire intérioriser aux agents et aux citoyens cette conception des choses. Aujourd’hui, ces moyens se sont démesurément développés et perfectionnés avec la mise en place de la société de l’information, qui permet d’agir au plus profond des consciences à travers la publicité, la forme des messages délivrés tous les domaines, le contrôle des comportements. La socialisation a changé de nature. Elle est devenue un conditionnement de tous les instants, qui permet de faire agir chacun spontanément au mieux des intérêts du système. Il est étonnant, compte tenu de la puissance de la société de l’information, que la résistance des populations soit si grande. C’est pour nous une raison d’espérer.

Une action éducative qui se limiterait à l’école n’a aucune chance d’aboutir si elle demeure cloisonnée et partielle. De même, les parents sont impuissants à transmettre à leurs enfants se qu’ils souhaiteraient leur transmettre dès lors que la socialisation les amène sur d’autres chemins. C’est bien parce que cette action de domestication est globale qu’il faut développer une démarche globale de pédagogie émancipatrice. Le travail qu’a fait RECIT en son temps est central de ce point de vue, pour essayer de déterminer comment agir pour transformer la société en agissant à la fois de façon collective, au niveau des structures politiques, économiques, associatives, syndicales, etc. et de façon individuelle, en permettant à chacun de s’émanciper et de choisir ses conditionnements, et en effectuant un travail sur soi-même.

Le travail d’Alain Accardo montre qu’il ne s’agit pas de deux domaines en opposition mais des deux faces d’une même médaille. La transformation sociale ne pourra conduire à une société humaine que si nous sommes capables de faire prendre conscience à tous ceux qui la désirent sincèrement qu’ils ont aussi à travailler sur eux-mêmes.

 

Voir aussi Interview électronique juin 2003

http://www.homme-moderne.org/societe/socio/accardo/entr0306.html

Dans Le petit-bourgeois gentilhomme, vous prônez, p. 84, le refus de participer à l’orgie consumériste et une forme raisonnée et maîtrisée de consommation, comme un aspect essentiel (mais non exclusif) du combat à mener contre le capitalisme.

C’est une chose de constater des phénomènes objectifs (et mesurables) de « massification » sur le marché de l’offre et de la demande de biens de toute nature (plus de nourriture, de voitures, d’appareils électro-ménagers, d’ordinateurs, de maisons individuelles, d’études et de diplômes, de vacances à la neige, etc.), c’en est une autre d’en inférer, comme ont cru pouvoir le faire certains sociologues, que dans notre « société d’abondance » tout le monde consomme de tout, que les inégalités ont été rabotées, et surtout que la transformation de la population en une masse de libres consommateurs accédant tous au libre marché a fait disparaître la structure des classes sociales et a démocratisé les rapports sociaux.

À ce genre d’élucubrations (pas tout à fait innocentes) on peut répondre, comme l’a fait Bourdieu dans La distinction en particulier, d’abord qu’en matière d’analyse des pratiques et des consommations il faut être attentif au moins autant à leur modalité qu’à leur matérialité. Monsieur Jourdain peut se payer des pratiques de gentilhomme, mais son argent ne peut lui procurer la manière aristocratique de se les approprier, ce style de vie qui fait encore la différence entre le parvenu et l’indigène de vieille souche.

Ensuite, les pratiques dominées et les pratiques dominantes évoluent dans les mêmes proportions et dans le même sens que les autres, mais au bout du compte le fossé persiste, quand il ne s’est pas creusé davantage. La compétition sociale s’apparente ainsi à une course-poursuite épuisante et interminable, où l’avance quantitative et qualitative des dominants ne peut pas diminuer. Ce qui fait la supériorité sociale et le prestige des dominants, ce n’est pas tant la grandeur en valeur absolue de leurs propriétés, que la différence — l’écart temporel, en particulier — entre ces propriétés et celles des autres concurrents.

C’est pourquoi je pense que, du moins en ce qui concerne les classes moyennes particulièrement investies dans cette course ruineuse aux consommations et aux pratiques (faussement) distinctives, ce mode de vie est évidemment plus conforme et favorable à la logique du capitalisme que la démarche inverse, celle qui consiste à refuser de jouer plus longtemps ce jeu de dupes et à se donner d’autres objectifs dans l’existence que d’accroître sa consommation en croyant qu’on accroît son importance sociale. A fortiori si on veut lutter contre le capitalisme. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans mes derniers ouvrages.

J’ai conscience qu’il faudrait beaucoup insister sur cette question qui est, selon moi, d’une importance cruciale pour l’avenir de notre société. Le système capitaliste tire sa force de l’adhésion de la majorité des populations, au moins dans nos sociétés développées. Cette adhésion n’est pas, le plus souvent, une adhésion intellectuelle, lucide et explicite aux dogmes du libéralisme. C’est une adhésion plus pratique que réfléchie, qui s’effectue sur le plan de la vie quotidienne, et plus précisément par le biais du niveau de vie et du style de vie, que les agents adoptent ou s’efforcent d’adopter continûment. Ils ont le sentiment que globalement, vivre ainsi, c’est bon, c’est beau, c’est bien, c’est souhaitable (même s’il y a « des choses à améliorer »). Et à la base (ou au centre) de ce mode de vie, il y a le fait de consommer, c’est-à-dire d’effectuer, moyennant finances, une appropriation matérielle et/ou symbolique. La « ruse objective » du système capitaliste c’est d’avoir, au fil des générations, transformé l’être humain en un consommateur insatiable de biens, réels ou potentiels. Toute société et tout individu dans la société ont besoin de définir un « sens de la vie », de trouver leur raison d’être. Tout se passe comme si la seule raison d’être massivement reconnue et acceptée était désormais d’accéder à de nouvelles consommations, comme si consommer n’était plus un moyen de vivre mais la fin en soi de toute existence. Et comme dans l’économie capitaliste tout bien est une marchandise qui se vend et s’achète, la boulimie consumériste forme un cercle vicieux avec la soif d’argent qui permet de se procurer toute marchandise.

Il est très difficile de développer une réflexion critique sur cet aspect des choses. Pour une raison évidente : l’existence d’inégalités fantastiques entre les consommations des uns et des autres. Ces inégalités sont arbitraires, iniques et révoltantes. Et c’est un devoir fondamental de tout humanisme digne de ce nom de les combattre. On ne peut donc qu’approuver et soutenir toutes les revendications visant à améliorer les moyens d’existence des êtres humains. Mais le légitime combat pour améliorer les moyens d’existence est difficile, obsédant et interminable, génération après génération, à tel point qu’il finit par obnubiler tout horizon et que les moyens d’existence se transforment pratiquement en fins ultimes, deviennent des valeurs en soi, dans un système qui a fait de l’argent le critère de toute valeur. Il est significatif à cet égard que si la collectivité s’accorde à admettre qu’il existe un « seuil de pauvreté » au-dessous duquel il est dramatique de descendre, en revanche il n’existe aucune notion de « seuil de richesse » au-delà duquel il serait indécent de monter. Et l’immense majorité de la population trouve normal de vivre dans une société dont la devise réelle est devenue : « enrichissez-vous et jouissez sans fin et sans frein de tous les plaisirs que l’argent achète ! » Devise dont on ignore ou feint d’ignorer que son accomplissement concret au bénéfice de certains, repose sur l’appauvrissement, l’exploitation et l’oppression du plus grand nombre.

On entend de plus en plus souvent dire, à juste raison, que ce qui est en jeu au-delà ou au travers des revendications portées par les mouvements sociaux d’aujourd’hui, c’est « un choix de société », « un choix de civilisation ». Telle est en effet la question majeure que pose à l’Humanité tout entière l’évolution du monde : « pour quoi faire sommes-nous sur la Terre ? pour mener quelle vie ? » Question « toute bête » et en même temps fondamentale, décisive, vitale.

On conçoit que des hommes et des femmes dont la vie est un enfer de chaque jour, comme il y en a des millions sur la planète (y compris dans les sociétés « développées »), des êtres dont le peu d’énergie dont ils disposent leur sert uniquement à survivre, soient éventuellement conduits à mettre entre parenthèses toute spéculation sur des questions de civilisation, et se laissent fasciner par le spectacle clinquant et alléchant du monde riche. Personne de sensé n’aurait l’indécence de le leur reprocher ni de craindre qu’ils tombent trop vite dans de regrettables excès.

Mais quand on considère les populations comme celles dont nous faisons partie, qu’il est convenu d’appeler globalement « classes moyennes » ou « petites-bourgeoisies », et qu’on constate que le plus souvent, même quand (dans le meilleur des cas) elles critiquent le système, leurs critiques vont rarement jusqu’à remettre en question la pente fondamentale imprimée à leur existence par le système, faute de voir clairement que c’est justement par le style de vie unique qu’il impose (et pas seulement par la « pensée unique »), que le système capitaliste les tient prisonniers et complices (qui ne-veulent-pas-savoir) de ses iniquités morales, de son indigence spirituelle, de sa démesure et de sa barbarie, alors, quand on constate cela, on se sent en droit, et même en devoir, de dire haut et fort : « nous faisons fausse route, réfléchissons aux moyens individuels et collectifs de sortir de cette danse macabre, et même s’il n’est pas possible de couper d’un coup tous les fils qui nous attachent au système, refusons d’être plus longtemps des marionnettes qu’il agite à sa guise. » Une socioanalyse d’inspiration bourdieusienne peut grandement nous y aider.

[1]   Ce phénomène de consentement fondamental avait déjà conduit La Boëtie a parlé de servitude volontaire pour expliquer la pérennité d’un ordre social tyrannique comme l’esclavage ou le servage.

[2] En particulier, les nouvelles méthodes de management et les aspirations à la nouvelle gouvernance sont en rupture avec le l’organisation qui prévalait il y a 50 ans : elles privilégient la participation, la mobilité, la flexibilité, l’attitude à accepter les changements et à prendre des initiatives, alors que le taylorisme privilégiait l’organisation hiérarchique au sein de grands ensembles.

Luc Boltanski a bien analysé comment les revendications d’autonomie de mai 68, né de l’indignation devant le travail à la chaîne et le pouvoir des petits chefs, a débouché sur la mise en place de petites équipes, la suppression nombreux les niveaux hiérarchiques et la mise en place d’un travail en réseau au sein même de l’entreprise et avec ses sous-traitants. Cette analyse nous explique pourquoi les plus radicaux des années 70 sont devenus aujourd’hui les plus libéraux. Il a montré comment cette nouvelle organisation du travail a conduit à un travail plus gratifiant pour les plus performants, au prix d’une intériorisation des contraintes de l’entreprise, mais aussi à une perte de sécurité pour l’ensemble des travailleurs. Il a montré aussi comment cette organisation est ce type de relation tendent peu à peu à investir tout le champ social

 

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