2015 : Résumé de l’encyclique « Loué sois-tu » du pape François

1-2* « Loué soit-tu, mon Seigneur », chantait Saint François d’Assise. Dans ce beau cantique, il nous rappelait que notre maison commune est aussi comme une sœur, avec laquelle nous partageons l’existence, et comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts. Cette sœur crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Un changement radical dans le comportement de l’humanité est urgent et nécessaire. L’environnement social a lui aussi ses blessures. Mais toutes sont dues à l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites.

Saint-François-d’Assise appelait avec tendresse les créatures, aussi petites soient-elles, du nom de frère ou de sœur. Cette conviction ne peut être considérée avec mépris comme un romantisme irrationnel, car elle a des conséquences sur les opinions qui déterminent notre comportement. Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources.

14 Le mouvement écologique mondial a déjà parcouru un long chemin, digne d’appréciation, et il a généré de nombreuses associations citoyennes qui ont aidé à la prise de conscience. Malheureusement, beaucoup d’efforts échouent souvent pour chercher des solutions concrètes, non seulement à cause de l’opposition des puissants, mais aussi par manque d’intérêt de la part des autres. Il nous faut une nouvelle solidarité universelle.

 

Chapitre 1 : Ce qui se passe dans notre maison

17 Après un temps de confiance irrationnelle dans le progrès et dans la capacité humaine, il est temps de prendre une douloureuse conscience, pour ce qui arrive à notre planète.

La culture du déchet

20 Des centaines de millions de tonnes de déchets sont produits chaque année, dont beaucoup ne sont pas biodégradables. La terre semble se transformer toujours davantage en un immense dépotoir. Ces problèmes sont intimement liés à la culture du déchet, qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses, vite transformé en ordures. On n’est pas encore arrivé à adopter un modèle circulaire de production qui assure les ressources pour tous comme pour les générations futures.

Le climat comme bien commun

23 Le climat est un bien commun, de tous et pour tous. Il existe un consensus scientifique très solide pour indiquer que nous sommes en présence d’un réchauffement préoccupant du système climatique. À son tour, le réchauffement a des effets sur le cycle du carbone. D’où une élévation du niveau de la mer, l’augmentation des événements météorologiques extrêmes. Si la tendance actuelle continue, ce siècle pourrait être témoin de changement climatique inédit et d’une destruction sans précédent des écosystèmes, avec de graves conséquences pour nous tous. Par exemple, le quart de la population mondiale vit au bord de la mer, où sont situées la plupart des mégapoles.

Beaucoup de pauvres vivent dans des endroits particulièrement affectés par les phénomènes liés au réchauffement, et leurs moyens de subsistance dépendent fortement des réserves naturelles et de l’écosystème. L’augmentation tragique du nombre de migrants fuyant la misère est encore accrue par la dégradation environnementale.

L’humanité est appelée à prendre conscience de la nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation pour combattre ces réchauffements. Malheureusement, il y a une indifférence générale face à ces tragédies qui se produisent en ce moment dans diverses parties du monde. Le manque de réaction face à ces drames de nos frères et sœurs et un signe de la perte du sens de la responsabilité à l’égard de nos semblables, sur laquelle se fonde toute société civile.

26 Beaucoup de responsables semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique. Mais les effets ne cesseront pas d’empirer si nous maintenons les modèles actuels de production et de consommation. Voilà pourquoi il devient urgent est impérieux de développer des politiques pour que, dans les prochaines années, l’émission de CO2 et d’autres gaz hautement polluants soient réduites de façon drastique. Il est encore nécessaire de développer des technologies adéquates d’accumulation.

27 L’eau potable et pure représente une question de première importance. Tandis que la qualité d’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante à privatiser cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché. L’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel. Le contrôle de l’eau par les grandes entreprises mondiales devient l’une des principales sources de conflit de ce siècle.

La perte de biodiversité

32 Chaque année disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales que nos enfants ne pourront pas voir, perdues pour toujours. Le coût des dommages occasionnés par la négligence égoïste est beaucoup plus élevé que le bénéfice économique qui peut en être obtenu. Dans le cas de la biodiversité, nous parlons de valeurs qui excèdent tout calcul. Une attention spéciale doit être accordée aux zones les plus riches en espèces en variétés d’espèces endémiques, rares, comme par exemple l’Amazonie, les zones humides, les mangroves, les barrières de corail.

40 Les océans constituent la majeure partie de l’eau de la planète, mais aussi de la grande variété des êtres vivants, dont beaucoup sont encore inconnus et sont menacés par diverses causes. La vie dans les fleuves, les lacs et les océans, qui alimente une grande partie de la population mondiale, se voit affecté par l’extraction désordonnée des ressources de pêche.

Détérioration de la qualité de la vie humaine et dégradations sociales.

43 L’être humain a le droit de vivre et d’être heureux, il a une dignité éminente. Il est aussi une créature de ce monde. Par exemple la croissance démesurée et désordonnée de beaucoup de villes, qui sont devenues insalubres pour y vivre, non seulement du fait de la pollution, mais à cause du chaos urbain. À d’autres endroits, on crée des urbanisations « écologiques » qui sont seulement au service de quelques-uns, évitant que les autres n’y entrent pour perturber cette tranquillité artificielle.

Les moyens de communication sociale et digitale, devenant omniprésents, ne favorisent pas le développement d’une capacité de vivre avec sagesse, de penser en profondeur, d’aimer avec générosité. La communication par Internet tend à se substituer aux relations réelles avec les autres et favorise l’émergence de nouveaux types d’émotions artificielles. La vraie sagesse est le fruit de la réflexion, du contact direct avec la détresse, l’inquiétude ou la joie de l’autre et avec la complexité de son expérience personnelle et de la rencontre généreuse entre les personnes. . Nous avons besoin de faire un effort pour que ces moyens de communication se traduisent par un nouveau développement culturel de l’humanité.

Inégalité planétaire

48 L’environnement humain et l’environnement naturel se dégradent ensemble. Une véritable approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui intégre la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter la clameur de la terre et des pauvres.

51 L’inégalité n’affecte pas seulement les individus mais aussi des pays entiers, et oblige à penser une éthique des relations internationales. Le réchauffement causé par l’énorme consommation de certains pays riches a des répercussions sur les pays les plus pauvres de la terre. À cela s’ajoute l’exportation des déchets des pays riches et la localisation d’activités polluantes dans les pays pauvres. Les multinationales font ici ce qu’on ne leur permet pas de faire dans les pays développés.

52 La dette extérieure des pays pauvres s’est transformée en un instrument de contrôle, mais il n’en est pas de même avec la dette écologique. Le système de relations commerciales et de propriété sont structurellement pervers. Ils interdisent aux pays pauvres de satisfaire leurs besoins vitaux. Il faut que les pays développés contribuent à solder cette dette, en limitant de façon significative la consommation de l’énergie non renouvelable et en apportant des ressources aux pays qui en ont le plus besoin. À l’heure de la globalisation, il n’y a pas de place pour la globalisation de l’indifférence.

La faiblesse des réactions.

53 Il devient indispensable de créer un système normatif qui implique des limites infranchissables sur la protection des êtres des écosystèmes, avant que de nouvelles formes de pouvoir dérivées de la sphère techno-économique ne finissent par raser non seulement la politique mais aussi la liberté et la justice.

54 La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun. On peut s’attendre à quelques déclarations superficielles, quelques actions philanthropiques isolées, voir des efforts pour montrer une sensibilité envers l’environnement, quand, en réalité, toute tentative des organisations sociales pour modifier les choses sera vue comme une gêne provoquée par des utopistes romantiques ou comme un obstacle à contourner.

55 Certains pays enregistrent des progrès importants, avec des contrôles plus efficaces et une lutte plus sincère contre la corruption. Il y a plus de sensibilité écologique de la part des populations. Mais cela ne suffit pas pour modifier les habitudes nuisibles de consommation qui ne semblent pas céder mais s’amplifient et se développent (ex. des climatiseurs). Les marchés, en cherchant un gain immédiat, stimulent encore plus la demande. L’observateur extérieur s’étonnerait d’un tel comportement suicidaire.

56 Pendant ce temps, les pouvoirs économiques continuent de justifier le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tend à ignorer tout contexte, de même que tous les effets sur la dignité humaine et sur l’environnement. Il devient manifeste que la dégradation de l’environnement et la dégradation humaine et éthique sont intimement liées.

57 Il est prévisible que face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles. La recherche continue dans les laboratoires pour développer de nouvelles armes chimiques, bactériologiques et biologiques capable d’altérer les équilibres naturels. Le pouvoir lié au secteur financier résiste à tout effort pour prévenir et s’attaquer aux causes de nouveaux conflits, faute de largeur de vue.

60 Face à la situation, diverses visions et lignes de pensée se sont développées, à l’opposé des solutions possibles. D’un côté, certains soutiennent à tout prix le mythe du progrès et affirment que les problèmes écologiques seront résolus grâce à de nouvelles techniques, sans changements de fond ni considérations éthiques. De l’autre côté, certains proposent de réduire la présence de l’être humains sur la planète, car ils pensent que celui-ci ne peut être qu’une menace et nuire à l’écosystème mondial. Entre ces deux extrêmes, la réflexion devrait identifier plusieurs possibles scénarios futurs, parce qu’il n’y a pas une seule issue.

 

Chapitre 2. L’Évangile de la création

La sagesse des écrits bibliques.

65 La Bible enseigne que chaque être humain est créé par amour, à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette affirmation montre que chacun de nous est voulu, chacun est aimé, chacun est nécessaire. L’homme a détruit l’harmonie avec le Créateur, l’humanité et l’ensemble de la création en refusant de se reconnaître comme une créature limitée. L’harmonie que vivait Saint-François-d’Assise avec toutes les créatures a été interprétée comme une guérison de cette rupture. Loin de ce modèle, le péché aujourd’hui se manifeste avec toute sa force de destruction dans les guerres, sous diverses formes de violence et de maltraitance, dans l’abandon des plus fragiles, dans les agressions contre la nature.

67 Il a été dit, à partir du récit de la Genèse qui invite à « dominer la terre » qu’on favorisait l’exploitation sauvage la nature. Nous devons rejeter aujourd’hui avec force cette interprétation. Les textes bibliques nous invitent à cultiver et garder le jardin du monde. La façon correcte d’interpréter le concept d’être humain comme « Seigneur de l’Univers » est plutôt de le considérer comme administrateur responsable.

69 Les autres les êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu, et par leur simple existence « ils le bénissent et lui rendent gloire ». Elles ne sont pas complètement subordonnées au bien de l’homme. Toute cruauté sur une quelconque créature est contraire à la dignité humaine.

70-71 Avec Noé, Dieu a donné à l’humanité la possibilité d’un nouveau commencement. La tradition biblique établit clairement que cette réhabilitation implique la redécouverte et le respect des rythmes inscrits dans la nature

81 La nouveauté de l’être humain n’est pas complètement explicable par l’évolution des systèmes ouverts. Sa singularité transcende le domaine physique et biologique à travers sa capacité de réflexion, de créativité, d’interprétation, d’élaboration artistique, etc. L’être humain est un sujet qui ne peut jamais être réduit à la catégorie d’objets.

82 Une vision de la nature uniquement comme objet de profit et d’intérêts consolide l’arbitraire du plus fort et a favorisé d’immenses inégalités, injustices et violence pour la plus grande partie de l’humanité, parce que les ressources finissent par appartenir au premier qui arrive ou qui a le plus de pouvoir. L’idéal d’harmonie, de justice, de fraternité, de paix que propose Jésus est aux antipodes d’un pareil modèle.

84-87 Chaque créature a une fonction et aucune n’est superflue. Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu. Cela ne retire pas à l’être humain sa valeur particulière.

Les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement. Mais nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète.

La destination commune des biens

93 Aujourd’hui, croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. Par conséquent, toute approche écologique doit incorporer une perspective sociale qui prenne en compte les droits fondamentaux des plus défavorisés. Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens, et par conséquent le droit universel à leur usage, et une règle d’or du comportement social, et le premier principe de tout l’ordre éthico-social. L’Église défend, certes, le droit à la propriété privée, mais elle enseigne avec non moins de clarté que sur toute propriété pèse toujours une hypothèque sociale, pour que les biens servent à la destination générale que Dieu leur a donnée. Par conséquent, il n’est pas permis de gérer ce don d’une telle manière que ces bienfaits profitent seulement à quelques-uns. Cela remet sérieusement en cause les habitudes injustes une partie de l’humanité.

94 Le riche et le pauvre ont une égale dignité. Que veut dire « Tu ne tueras pas » quand 20 % de la population mondiale consomment des ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres et aux générations futures de ce dont elles ont besoin pour survivre ?

 

Chapitre 3. La racine humaine de la crise écologique

La technologie : créativité et pouvoir

102-103 L’humanité est entrée dans une ère nouvelle où le pouvoir technologique est à la croisée des chemins. Nous sommes les héritiers de deux siècles d’énormes vagues de changements. Il est juste de se réjouir face à ces progrès. La technologie a porté remède à d’innombrables maux qui nuisaient à l’être humain. Mais nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN nous donnent un terrible pouvoir. Elles donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même, et rien ne garantit qu’elle s’en servira bien, surtout si l’on considère la manière dont elle est en train de l’utiliser. Il suffit de se souvenir d’Hiroshima, de l’extermination de millions de personnes par le nazisme, le communisme et d’autres régimes totalitaires. Il est terriblement risqué qu’un tel pouvoir soit aux mains d’une petite partie de l’humanité.

105 On a tendance à croire que tout accroissement de puissance est en soi un « progrès », comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique. Mais l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir, parce que le progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeur et en conscience. L’homme est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les éléments pour le contrôler. Il manque aujourd’hui une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement.

La globalisation du paradigme technocratique

107 La technologie a tendance à faire de la méthodologie des objectifs de la technoscience un paradigme totalisant de compréhension de la vie des personnes et du fonctionnement de la société. La dégradation de l’environnement qui en résulte est un signe du réductionnisme plus général qui affecte la vie humaine et la société dans toutes leurs dimensions. Aujourd’hui, le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu’il n’est pas permis de penser que d’autres sont possibles. La technique cherche à tout englober dans sa logique de fer. En dernière analyse, ce qui est en jeu dans la technique, c’est la domination : une domination au sens le plus extrême de ce terme.

L’économie assure tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle. Les leçons de la crise financière mondiale n’ont pas été retenues. Certains soutiennent que l’économie actuelle et la technologie résoudront tous les problèmes environnementaux, ou que la faim et la misère trouveront leur solution grâce au marché. Ce n’est pas une question de validité des théories économiques, que personne peut être aujourd’hui n’ose défendre, mais de leur installation dans le développement de l’économie. Certains de ceux qui n’affirment pas cela en paroles le soutiennent dans les faits quand, par leur comportement, ils indiquent que l’objectif de maximiser les bénéfices est suffisant. Pourtant, le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral. Nous avons un surdéveloppement, où consommation et gaspillage vont de pair, qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante.

111 La culture écologique ne peut pas se réduire à une série de réponses urgentes et partielles. Elle devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, style de vie et une spiritualité. Il est possible d’élargir le regard. La liberté humaine est capable de limiter la technique, de la mettre au service d’un autre type de progrès. De même, l’intention créatrice du beau et sa contemplation réalise une sorte de salut dans le beau et dans la personne qui le contemple. L’authentique humanité semble habiter au milieu de la civilisation technologique presque de manière imperceptible. Elle jaillit comme une promesse permanente, une résistance obstinée de ce qui est authentique.

114 Personne ne prétend revenir à l’époque des cavernes, mais il est indispensable de ralentir la marche pour regarder la réalité d’une autre manière, recueillir les avancées positives et durables, et en même temps récupérer les valeurs et les grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane.

Conséquences du relativisme pratique.

116 Nous ne pouvons pas prétendre soigner notre relation à la nature et à l’environnement sans assainir toutes les relations fondamentales de l’être humain. Cela se traduit par la valorisation de chaque personne humaine, et entraîne la reconnaissance de l’autre. L’ouverture à un « tu » capable de connaître, d’aimer, et de dialoguer continue d’être grande noblesse de la personne humaine. La culture du relativisme est la même pathologie qui pousse une personne à exploiter son prochain et à le traiter comme un pur objet, l’obligeant aux travaux forcés, ou faisant de lui un esclave à cause d’une dette, qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées. C’est la logique intérieure de celui qui dit « laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que leurs impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables ». Par conséquent, les projets politiques et la force de la loi ne seront pas suffisants pour éviter les comportements qui affectent l’environnement.

Dans une écologie intégrale qui n’exclut pas l’être humain, il est indispensable d’incorporer la valeur du travail. Le travail devrait être le lieu de ce développement personnel multiple combinant la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique des valeurs, la communication avec les autres. Pour donner du travail pour tous, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la création entrepreneuriale. Pour tous puissent effectivement bénéficier de la liberté économique, il peut être parfois nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier. La liberté économique ne peut être seulement déclamée.

133 Il est difficile d’émettre un jugement général sur les OGM. En réalité, les mutations génétiques ont été et sont très souvent produites par la nature ou par l’intervention humaine, mais à un rythme lent. Les risques ne sont pas toujours dus à la technique en soi, mais à son application inadaptée ou excessive. Même en l’absence de preuves irréfutables, elle suscite des difficultés qui ne doivent pas être relativisées : concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, développement des migrations dans de misérables implantations urbaines, destruction des écosystèmes, diminution de la diversité productive. Dans plusieurs pays, se développent des oligopoles dans la production de graines, qui s’aggrave avec la production de graines stériles.

135 Il faut garantir une discussion scientifique, sociale et éthique responsable et large capable d’appeler les choses par leur nom. Mais parfois on ne met pas à disposition toute l’information, sélectionnée selon des intérêts particuliers. Il serait nécessaire de financer des lignes de recherche autonomes et interdisciplinaires, afin d’apporter une lumière nouvelle. La technique séparée de l’éthique sera difficilement capable d’auto-limiter son propre avenir.

 

Chapitre 4. Une écologie intégrale

137 Tous les aspects de la crise mondiale sont liés. Il faut penser aux diverses composantes d’une écologie intégrale qui intègre clairement les dimensions économiques, humaines et sociales.

L’écologie environnementale, économique et sociale

138 Si l’écologie étudie les relations entre les organismes vivants et leur environnement, il faut discuter avec honnêteté les conditions de survie d’une société. Les connaissances fragmentaires isolées peuvent devenir une forme d’ignorance si elles refusent de s’intégrer dans une plus ample vision de la réalité. Nous sommes inclus dans la nature. Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte toutes les interactions. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale, l’autre sociétale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale.

140 Pour déterminer l’impact d’une initiative concrète sur l’environnement, il est fondamental de donner aux chercheurs un rôle prépondérant, de faciliter leur interaction, avec une grande liberté académique. La croissance économique tend à produire des automatismes et à tout homogénéiser, en vue de simplifier les procédures et de réduire les coûts. C’est pourquoi une écologie économique est nécessaire, qui considére la réalité de manière plus ample, en faisant appel aux différents savoirs.

142 L’état des institutions a aussi des conséquences sur l’environnement et la qualité de la vie humaine. L’écologie sociale est nécessairement institutionnelle, depuis le groupe social primaire, la famille, la communauté locale, et la nation jusqu’à la vie internationale.

143 Avec le patrimoine naturel, le patrimoine historique, artistique et culturel est également menacé. La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. C’est pourquoi des réglementations uniformes ou des interventions techniques conduisent à négliger la complexité des problématiques locales. Les réponses requièrent de la part des acteurs sociaux locaux un engagement constant à partir de leur propre culture. La disparition d’une culture peut-être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. Dans ce sens, il est indispensable d’accorder une attention spéciale aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles.

147-148 Pour parler d’un authentique développement, il faut s’assurer qu’il produit une amélioration intégrale dans la qualité de la vie humaine. Cela implique un cadre de vie qui nous permette de construire une identité intégrée et heureuse. Cela n’est pas possible quand l’environnement est désordonné, chaotique ou chargé de pollution visuelle et auditive.

Cependant, des groupes et des personnes sont capables de transcender les limites de leur environnement en orientant leur vie au milieu du désordre de la précarité, de se sentir à l’aise en raison de la cordialité et de l’amitié des gens. La vie sociale positive et bénéfique des habitants répand une lumière sur un environnement apparemment défavorable. La sensation d’asphyxie provoquée par la densité de population peut être compensée par l’inclusion de chaque personne dans un réseau de communion et d’appartenance.

149 L’extrême pénurie vécue dans certains milieux, qui manquent d’harmonie, d’espace et de possibilités d’intégration facilite l’apparition de comportements inhumains et la manipulation des personnes par des organisations criminelles. Cependant, l’amour est plus fort. Beaucoup de personnes sont capables de tisser des liens d’appartenance qui transforment l’entassement en expériences communautaires, où les murs du moi sont rompus et où les barrières de l’égoïsme sont dépassées.

150-151 En matière d’urbanisme, il est essentiel que les différentes parties d’une ville soient bien intégrées et que chaque habitant puisse avoir une vision d’ensemble et s’exprimer, au lieu de s’enfermer dans un quartier en se privant de vivre la ville tout entière comme d’un espace partagé. Ainsi les autres cessent d’être des étrangers et peuvent se sentir comme faisant partie d’un « nous » que nous construisons ensemble. Le manque de logements est grave dans de nombreuses parties du monde, parce que souvent les budgets étatiques couvrent seulement une petite partie de la demande.

La dignité des personnes est étroitement liée à l’accès à un logement. Si des agglomérations chaotiques de maisons précaires se sont développées dans certains lieux, il s’agit d’abord d’urbaniser ces quartiers, et non d’éradiquer et d’expulser. Comme elles sont belles, les villes qui même dans leurs architectures sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre !

La qualité de vie dans les villes est étroitement liée aux transports. Il y a unanimité sur la nécessité d’accorder la priorité aux transports publics. Mais celui-ci, dans beaucoup de villes, est synonyme de traitement indigne infligé aux personnes à cause de l’entassement, désagrément, de la faible fréquence des services et de l’insécurité.

154 Tout cela ne doit pas détourner l’attention de l’état d’abandon et d’oubli dont souffrent aussi certains habitants des zones rurales, où les services essentiels n’arrivent pas, où se trouvent des travailleurs réduits à des situations d’esclavage, sans droits ni perspectives d’une vie plus digne.

Le principe du bien commun.

156-158 L’écologie humaine est inséparable de la notion de bien commun, défini comme « l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, atteindre leur perfection (plein épanouissement) d’une façon plus totale est plus aisée ». Toute la société a l’obligation de défendre et de promouvoir le bien commun. Dans les conditions actuelles d’évolution de la société mondiale, où de plus en plus de personnes sont marginalisés et privées des droits humains fondamentaux, le bien commun devient immédiatement un appel à la solidarité et à une option préférentielle pour les plus pauvres. C’est une exigence éthique fondamentale pour la réalisation effective du bien commun.

La notion de bien commun inclut aussi les générations futures. On ne peut pas parler de développement durable sans une solidarité intergénérationnelle. La terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront Quel monde voulons-nous laisser ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? Cette question ne concerne pas seulement l’environnement, mais l’orientation générale du monde, son sens et ses valeurs. Ce qui est en jeu dans la réponse à cette question, c’est notre propre dignité.

161 Les prévisions catastrophistes ne peuvent plus être considérées avec mépris ni ironie. Le rythme de consommation, du gaspillage et de détérioration de l’environnement a dépassé les possibilités de la planète, à tel point que le style de vie actuelle peut seulement conduire à des catastrophes, comme, de fait, cela arrive déjà périodiquement dans diverses régions.

162 La difficulté de prendre sérieux ce défi est en rapport avec une détérioration éthique et culturelle, qui accompagne la détérioration écologique. Notre incapacité à penser sérieusement aux générations futures est liée à notre incapacité à élargir notre conception des intérêts actuels et à penser à ceux qui demeurent exclus du développement. Ne pensons pas seulement aux pauvres de l’avenir, mais déjà aux pauvres d’aujourd’hui, qui ont peu d’années de vie sur cette terre et ne peuvent pas continuer d’attendre. C’est pourquoi, la solidarité intergénérationelle et l’urgente nécessité morale d’une solidarité intragénérationnelle se conjuguent.

 

Chapitre 5 Quelques lignes d’orientation et d’action

163 Ce chapitre essaye de tracer les grandes lignes de dialogue à même de nous aider à sortir de la spirale d’autodestruction dans laquelle nous nous enfonçons.

Le dialogue sur l’environnement dans la politique internationale.

164 Depuis la moitié du XXe siècle, on a eu de plus en plus tendance à concevoir la planète comme une patrie, et l’humanité comme un peuple qui habite une maison commune. L’interdépendance nous oblige à penser à un monde unique, à un projet commun. Pour affronter les problèmes de fond, qui ne peuvent pas être résolus par les actions de pays isolés, un consensus mondial devient indispensable.

165 Nous savons que la technologie reposant sur les combustibles fossiles très polluants, surtout le charbon, mais aussi le pétrole et dans une moindre mesure gaz, a besoin d’être remplacée progressivement et sans retard. Cependant, on ne parvient pas, dans la communauté internationale, à des accords suffisants sur la responsabilité de ceux qui doivent supporter les coûts de la transition énergétique.

166-167 Grâce à un fort engagement du mouvement écologique mondial, les questions environnementales ont été de plus en plus présentes. Le sommet de la planète Terre à Rio de Janeiro en 1992 a proclamé que « les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable ». Cependant, ces accords n’ont été que peu mis en œuvre, parce qu’aucun mécanisme adéquat de contrôle, de révisions périodiques et de sanctions en cas de manquement n’avait été établi.

168 Parmi les expériences positives, on peut mentionner la convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux, la convention sur le commerce international des espèces menacées, la convention de Vienne sur la protection de la couche d’ozone. Pour ce qui concerne la protection de la diversité biologique et la désertification, les avancées ont été beaucoup moins significatives. S’agissant du changement climatique, elles sont hélas très médiocres. La COP 20 a produit un document long et inefficace. Les négociations sont entravées par la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au-dessus du bien commun général. Ceux qui souffriront des conséquences que nous tentons de dissimuler rappelleront ce manque de conscience et de responsabilité.

170-171 Certaines stratégies cherchent à internationaler les coûts environnementaux, en imposant aux pays de moindres ressources de lourds engagements de réduction des émissions. Les « crédits de carbone » peuvent donner lieu à une nouvelle forme de spéculation. Elle donne apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais n’implique en aucune manière de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, elle devient un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certain pays et secteurs.

172-173 Les pays pauvres doivent avoir comme priorité l’éradication de la misère et le développement social de leurs habitants, bien qu’ils doivent analyser le niveau de consommation scandaleuse de certains secteurs privilégiés de leur population et contrôler la corruption. Ils doivent aussi développer des formes moins polluantes de production d’énergie, mais pour cela ils doivent pouvoir compter sur l’aide des pays qui ont connu une forte croissance au prix de la pollution actuelle de la planète : accès aux transferts de technologie, à l’assistance technique, ressources financières. C’est avant tout une décision éthique, fondée sur la solidarité entre les peuples. Des cadres régulateurs généraux sont nécessaires, qui imposent des obligations, et qui empêchent les agissements intolérables, comme le fait que certain pays puissent transférer dans d’autres pays des déchets industriels hautement polluants.

175 La logique qui entrave l’éradication de la pauvreté est la même que celle qui s’oppose à des décisions drastiques pour inverser la tendance au réchauffement climatique. Il faut une réaction globale plus responsable, qui implique en même temps la lutte pour la réduction de la pollution et le développement des pays et des régions pauvres. Le XXIe siècle, alors qu’il maintient un système de gouvernement propre aux époques passées, est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Dans ce contexte, la maturation des institutions internationales devient indispensable. Celles-ci doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, dotées de pouvoirs de sanctions.

Le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales

177 Face à la possibilité d’une utilisation irresponsable des capacités humaines, planifier, coordonner, veiller et sanctionner sont des fonctions impératives de chaque État. Comment la société prépare-t-elle et protège-t-elle son avenir, dans un contexte de constantes innovations technologiques ? Le droit, qui établit les règles des comportements acceptables à la lumière du bien commun, est un modérateur important. Les limites qu’une société saine, mature et souveraine doit imposer sont liées à la prévision, à la précaution, aux régulations adéquates, à la vigilance dans l’application des normes, à la lutte contre la corruption, aux actions de contrôle opérationnel sur les effets émergents non désirés des processus productifs, et à l’intervention opportune face aux risques incertains et potentiels.

Le cadre politique et institutionnel n’est pas seulement là pour éviter les mauvaises pratiques, mais aussi pour encourager les bonnes pratiques, pour stimuler la créativité qui cherche de nouvelles voies, pour faciliter les initiatives personnelles et collectives.

178 Le drame de « l’immédiateté » politique, soutenue aussi par des populations consuméristes, conduit à la nécessité de produire de la croissance à court terme. Répondant à des intérêts électoraux, les gouvernements ne prennent pas facilement le risque de mécontenter la population avec des mesures qui peuvent affecter le niveau de consommation. On oublie ainsi que nous sommes toujours plus féconds quand nous nous préoccupons plus d’élaborer des processus que de nous emparer des espaces de pouvoir.

179 Les instances locales peuvent faire la différence alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités. En effet, on peut à ce niveau susciter une plus grande responsabilité, un fort sentiment communautaire, une capacité spéciale de protection, une créativité plus généreuse. Étant donné que le droit se montre parfois insuffisant en raison de la corruption, il faut que la décision politique soit incitée par la pression de la population. La société, à travers des O.N.G. et les associations, doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux.

180 On ne peut pas penser à des recettes uniformes, car chaque pays ou région à des problèmes et des limites spécifiques. La continuité est indispensable parce que les politiques relatives au changement climatique ne peuvent pas changer chaque fois que change le gouvernement.

Dialogue et transparence dans les processus de prise de décisions

182 Les processus politiques ont besoin de transparence et de dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183 Une étude d’impact devrait être préalable à l’élaboration d’un projet. À la table de discussion, les habitants locaux doivent avoir une place privilégiée. La vérité et la sincérité sont nécessaires dans les discussions scientifiques et politiques, et ne doivent pas se limiter à considérer ce qui est permis ou non par la législation.

184-185 La culture consumériste, qui donne priorité au court terme et à l’intérêt privé, encourage des procédures trop rapides et peut permettre la dissimulation d’information. Dans toute discussion, une série de questions devrait se poser : pour quoi, où, quand, de quelle manière, pour qui ? Quels sont les risques ? À quel coût ? Qui paiera ses coûts et comment le fera-t-il ?

186 Dans la déclaration de Rio de 92, il est affirmé : « en cas de risque de dommages graves irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption des mesures effectives » qui empêcheraient la dégradation de l’environnement. Ce principe de précaution permet la protection des plus faibles. Si l’information objective conduit à prévoir le dommage grave et irréversible, bien qu’il n’y ait pas de preuve indiscutable, ce projet devra être arrêté ou modifié. Ainsi, on inverse la charge de la preuve. Cela n’entraîne pas qu’il faille s’opposer à toute innovation technologique. Mais dans tous les cas, il doit être toujours être bien établi que la rentabilité ne peut pas être l’unique élément à prendre en compte.

Politique et économie en dialogue pour la plénitude humaine

189 La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre au diktat ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérieusement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent au service de la vie, spécialement la vie humaine.

Sauver les banques à tout prix, en faisant payer le prix fort à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système bancaire dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer une nouvelle crise après une longue, coûteuse et apparente guérison. La crise financière de 2007-2008 était une occasion pour réguler l’activité financière spéculative et la richesse fictive, et pour développer une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent de régir le monde. La question de l’économie réelle n’est pas affrontée avec énergie, alors que cela permettrait que la production se diversifie et s’améliore, que les entreprises fonctionnent bien, que les petites et moyennes entreprises se développent et créent des emplois.

190 La protection de l’environnement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre et de promouvoir de façon adéquate.

Une fois de plus, il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus. Est-il réaliste de croire que celui qui a l’obsession du bénéfice maximum s’attarde à penser aux effets environnementaux qu’il laissera aux prochaines générations, au rythme de de dégradation et de régénération de la nature, à la complexité des écosystèmes ?

191 Quand on pose ces questions, certains réagissent en accusant les autres de prétendre arrêter irrationnellement le progrès et le développement. Mais ralentir une forme déterminée de production et de consommation peut donner lieu à d’autres formes de progrès et de développement. Les efforts pour une exploitation durable des ressources naturelles ne sont pas une dépense inutile, mais un investissement qui pourra générer d’autres formes de richesses. Il ne s’agit pas d’arrêter la créativité de l’homme et son rêve de progrès, mais d’orienter ces énergies vers des voies nouvelles.

192 Par exemple, l’investissement technologique pourrait être réorienté vers des formes intelligentes et rentables de réutilisation, d’utilisation multifonctionnelle et de recyclage. Ou encore améliorer l’efficacité énergétique des villes. Ces formes nouvelles de création et d’innovation sont créatrices d’emplois. Cette créativité est capable de faire fleurir de nouveau la noblesse de l’être humain, car il est plus digne d’utiliser l’intelligence avec audace et responsabilité pour trouver de nouvelles formes de développement durable et équitable, dans le cadre d’une conception plus large de la qualité de vie. Inversement, il est moins digne de continuer à créer des formes de pillage de la nature pour offrir de nouvelles possibilités de consommation et de gain immédiat.

193-194 L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. Pour que surgissent de nouveaux modèles de progrès nous devons convertir le modèle de développement global, ce qui implique de réfléchir de manière responsable sur le sens de l’économie et de ses objectifs. Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, le juste milieu retarde seulement un peu l’effondrement. Il s’agit de redéfinir le progrès. D’autre part, la qualité réelle de vie des personnes diminue souvent dans un contexte de croissance économique, à cause de la détérioration de l’environnement, la mauvaise qualité des produits, de l’épuisement de certaines ressources, [de la dégradation de la santé].

Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de technocratie, alors que la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image.

195 Le principe de la maximalisation du gain, qui tend à s’isoler de toute autre considération, est une distorsion conceptuelle de l’économie. Si l’exploitation d’une forêt fait augmenter la production, personne ne mesure dans ce calcul la perte qu’implique la désertification du territoire, la perte de biodiversité et l’augmentation de la pollution. Cela veut dire que les entreprises obtiennent des profits en calculant et en payant une part infime des coûts. Seul pourrait être considéré comme éthique un comportement dans lequel les coûts économiques et sociaux seraient établis de façon transparente et entièrement supportés par ceux qui en jouissent, et non par les autres populations et par les générations futures. Cette distorsion résulte aussi bien de l’assignation des ressources par le marché que par un État planificateur.

197-198 Nous avons besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale en intégrant dans un dialogue interdisciplinaire différent aspects de la crise. Souvent la politique est elle-même responsable de son propre discrédit, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques. Quand l’État ne joue pas son rôle, certains groupes économiques peuvent apparaître comme des bienfaiteurs et s’approprier le pouvoir réel. Ils peuvent se sentir autorisés à ne pas respecter les règles, jusqu’à donner lieu à diverses formes de criminalité organisée, traite des personnes, de narcotrafic, et de violence, très difficiles à éradiquer. Si la politique n’est pas capable de rompre une logique perverse, et reste de plus enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l’humanité. Le changement réel exige de repenser la totalité des processus. Espérons que la politique et l’économie reconnaîtront leurs erreurs et trouveront des formes d’interaction orientée vers le bien commun.

Les religions en dialogue avec les sciences.

199 On ne peut pas soutenir que les sciences empiriques expliquent complètement la vie, la structure de toutes les créatures et la réalité dans son ensemble. Dans ce cadre fermé, la sensibilité esthétique, la poésie et même la capacité de la raison à percevoir le sens et la finalité des choses disparaissent.

Il serait naïf de penser que les principes éthiques se représentent de manière purement abstraite, détachés de tout contexte, et le fait qu’ils apparaissent dans un langage religieux ne les privent pas de toute valeur dans le débat public. Il faudra inviter les croyants être cohérents avec leur propre foi et à ne pas la contredire par leurs actions

Cela devrait inciter les religions à rentrer dans un dialogue en vue de la sauvegarde de la nature, de la défense des pauvres, de la construction de réseaux de respect de fraternité. Un dialogue entre les sciences elles-mêmes est aussi nécessaire, parce que chacun a l’habitude de s’enfermer dans les limites de son propre langage. Un dialogue ouvert et respectueux est également nécessaire entre les différents mouvements écologistes, où les luttes idéologiques ne manquent pas.

 

Chapitre 6 Education et spiritualité écologiques

202 Beaucoup de choses doivent être réorientées, mais avant tout l’humanité a besoin de changer. La conscience d’une origine commune, d’une appartenance mutuelle et d’un avenir partagé par tous est nécessaire. Cette conscience fondamentale permettrait le développement de nouvelles convictions, attitudes et formes de vie.

Miser sur un autre style de vie.

203 Le marché tend à créer un mécanisme consumériste compulsif pour placer ses produits, avec une illusion de liberté. Les personnes finissent par être submergées dans une spirale d’achats et de dépendances inutiles. Ce consumérisme obsessionnel est le reflet subjectif du paradigme technique ou économique. L’être humain accepte les formes imposées par les produits normalisés. Il le fait avec l’impression que tout cela est raisonnable et juste. Cela fait croire à tous qu’ils sont libres, tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité détenant le pouvoir économique et financier.

Quand les personnes deviennent autos référentielles, et s’isolent davantage dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité. Dans ce contexte, une personne n’accepte plus que la réalité lui fixe des limites, les normes ne sont respectées que dans la mesure où elles ne contredisent pas les besoins personnels. C’est pourquoi nous ne pensons pas seulement à d’éventuels terribles phénomènes climatiques, mais aussi aux catastrophes dérivant de crises sociales, parce que l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque, surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre.

205-208 Cependant, tout n’est pas perdu, parce que les êtres humains peuvent aussi se régénérer. Au-delà des conditionnements. Il n’y a pas de système qui annule complètement l’ouverture au bien, à la vérité et à la beauté, ni à la capacité de réaction au plus profond des cœurs humains. Un changement dans les styles de vie pourrait réussir à exercer une pression saine sur ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et social.

210 L’éducation à l’environnement a progressivement élargi le champ de ses objectifs. Elle tend à inclure aujourd’hui une critique des mythes de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles). Elle tend également à s’étendre aux différents niveaux d’équilibre écologique : au niveau interne avec soi-même, au niveau solidaire avec les autres et avec tous les êtres vivants, au niveau spirituel. Il s’agit de repenser les itinéraires pédagogiques d’une éthique écologique. Cependant, cette éducation ayant pour vocation de créer une citoyenne écologique, doit développer des habitudes.

Pour que la norme juridique produise des effets importants et durables, il est nécessaire que la plupart des membres de la société réagissent à partir d’un changement personnel. Si ces gestes sont animés par de profondes motivations, ils constituent des actes d’amour exprimant notre dignité. Ils aident à construire une culture de la vie partagée et du respect pour ceux qui nous entourent. Un effort de sensibilisation de la population incombe à la politique et aux diverses associations. À l’Église également.

215 Dans ce contexte, il ne faut pas négliger la dimension esthétique. Prêter attention à la beauté et l’aimer nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste. Quand quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupules.

La conversion écologique.

216 Je veux proposer aux chrétiens quelques lignes d’une spiritualité écologique qui trouve leur origine dans les convictions de notre foi. Il ne sera pas possible de s’engager dans de grandes choses seulement avec des doctrines, sans une spiritualité qui n’est déconnectée ni de notre propre corps, ni de la nature, ni des réalités de ce monde. Elle se vit plutôt avec celles-ci et en elles, en lien avec tout ce qui nous entoure. Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands. La crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure.

219-220 Cependant, il ne suffit pas que chacun s’amende pour dénouer une situation aussi complexe que celle qu’affronte le monde actuel. Les individus isolés peuvent perdre leur capacité et leur liberté, et finir par être à la merci d’un consumérisme sans éthique et sans dimension sociale ni environnementale. On répond aux problèmes sociaux par des raisons communautaires et non par la simple somme des actions individuelles. Les 6 ans et voilà avec il aurait mieux fait pas mal, La conversion écologique est aussi une conversion communautaire, qui suppose diverses attitudes qui se conjuguent pour promouvoir une protection généreuse pleine de tendresse. En premier lieu elle implique gratitude et gratuité. Elle implique aussi la conscience d’être déconnecté aux autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. Le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur.

Le fait être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. Cette sobriété vécue avec liberté et de manière consciente nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités qu’offre la vie, sans nous attacher à ce que nous avons ou nous attrister de ce que nous ne possédons pas. est libératrice. On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie.

224 La sobriété et l’humilité n’ont pas bénéficié d’un regard positif au cours du siècle dernier. Il ne suffit plus de parler seulement de l’intégrité des écosystèmes, il faut oser parler de l’intégrité de la vie humaine. Il n’est pas facile de développer une sobriété heureuse si nous ne rendons pas autonomes, si nous excluons Dieu de notre vie et que notre moi prend sa place, si nous croyons que c’est notre propre subjectivité qui détermine ce qui est bien ce qui est mauvais.

225 Par ailleurs, aucune personne ne peut mûrir dans une sobriété heureuse sans être en paix avec elle-même. La paix intérieure des personnes tient dans une large mesure, de la préservation de l’écologie et du bien commun, parce que, authentiquement vécue, elle se relève dans un style de vie équilibré, joint à une capacité d’admiration qui mène à la profondeur de la vie. Une écologie intégrale implique de consacrer un peu de temps à retrouver l’harmonie sereine avec la création, à réfléchir sur notre style de vie et sur nos idéaux, à contempler le Créateur, qui vit parmi nous.

228-229 Nous avons besoin les uns des autres, nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde, et cela vaut la peine d’être bons et honnêtes. Depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts. Elle provoque l’émergence de nouvelles formes de violence et de cruauté et empêche le développement d’une vraie culture de protection de l’environnement.

231 L’amour de la société et l’engagement pour le bien commun concernent aussi les macro-relations : rapports sociaux, économiques, politique. L’amour social nous pousse à penser aux grandes stratégies à même d’arrêter efficacement la dégradation de l’environnement et d’encourager une culture de protection qui imprègne toute la société.

232 Tout le monde n’est pas appelé à travailler directement en politique. Mais au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. Autour d’elles, se développent ou se reforment des liens et un nouveau tissu social local surgit. Une communauté se libère ainsi de l’indifférence consumériste. Cela implique la culture d’une identité commune, d’une histoire qui se conserve et se transmet. Marchons en chantant ! Que nos luttes et notre préoccupation pour cette planète ne nous enlèvent pas la joie de l’espérance.

 

* les numéros renvoient aux paragraphes du texte complet